il déployait, en les brandissant, deux bras musculeux dont ses poings fermés faisaient deux maillets; on eût dit Samson défiant les Philistins. Mais sur l'observation que ce mot force avait deux acceptions différentes, qu'il se traduisait en latin tantôt par virtus, tantôt par robur, suivant qu'il s'appliquait au moral ou au physique, aux facultés de l'âme ou à celles du corps, qu'il était évident qu'ici force signifiait courage et non pas vigueur; comprenant cette distinction, quoiqu'il ne sût pas plus le latin que le français, il rectifia son jeu, et, portant sur son coeur une des mains dont il avait menacé le ciel, il rendit ce passage avec autant de justesse que d'énergie; c'est même un de ceux où il fut le plus applaudi. Il joua aussi de la manière la plus heureuse la scène du Cimbre où Saint-Prix était si brillant, et parut bon même à côté de cet acteur qui y fut excellent.
La pièce fut applaudie avec transport d'un bout à l'autre. Demandé avec instance par le public, je le saluai de la loge où je me trouvais au milieu de ma famille, innovation qui fut universellement approuvée. Ce triomphe me flatta d'autant plus qu'au premier acte on avait essayé de faire tomber mon ouvrage; un signe d'improbation s'était fait entendre au moment où le jeune Marius se découvre à Céthégus; mais comme cette improbation n'était nullement justifiée par le trait auquel elle s'appliquait, et qu'elle portait évidemment le caractère de la malveillance, le public avait voulu jeter à la porte l'auteur de cette tentative qui ne se renouvela pas.
Je ne savais trop à qui l'attribuer, sinon aux acteurs dissidens. Inconnu dans la littérature, je ne devais pas avoir d'ennemis parmi les gens de lettres; ces Messieurs favorisent volontiers les débutans, ne fût-ce que pour affliger les vétérans. Aussi n'était-ce pas d'un homme de lettres que partait le coup, mais d'un homme du monde, d'un homme de ma société intime, bien plus, d'un membre de ma famille. Le fait me fut révélé le soir même avec des circonstances assez bizarres.
Pendant la petite pièce, je me promenais dans le foyer avec un de mes ci-devant amis. M. Durant: «Vois-tu, me dit-il, cet homme qui est embusqué derrière cette colonne, il semble nous observer; qui peut-il être?—L'homme qui a voulu faire tomber ma pièce, répondis-je.» En effet, j'avais reconnu, malgré le chapeau qui se rabattait sur ses yeux et la redingote qui l'enveloppait, un individu alors en procès avec ma mère, et qui malheureusement pour nous, nous appartenait de très-près. «Je veux vous féliciter de votre succès, me dit-il avec l'accent d'un homme à demi fou. Je ne vous cache pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'empêcher.—Je m'en doutais bien à vous voir ici; mais votre malveillance ne m'a préparé qu'un plaisir; le public m'a bien indemnisé du mal que vous m'avez voulu faire.—Je pense comme le public; j'ai été entraîné comme lui; c'est de bon coeur que je vous félicite: embrassons-nous.—Oh! pour cela, c'est impossible. Je ne garde aucun ressentiment de l'injure; mais je n'ai aucune reconnaissance pour la réparation. Nous resterons, si vous m'en croyez, indifférens l'un à l'autre.—Vous ne voulez donc pas m'embrasser?—Non, je n'embrasse que les gens que j'aime ou que je puis aimer.—En ce cas-là, nous nous battrons. Vous vous rappelez certaine scène que vous m'avez faite aux Tuileries?—Un jour où vous avez manqué à ma mère.—J'en veux avoir raison.—Quand il vous plaira.—Ce soir même, tout à l'heure.—Demain à l'heure que vous voudrez, mais ce soir c'est impossible.—Et pourquoi?—Parce que je suis lié par un engagement antérieur.—Un engagement d'honneur!—Vous l'avez dit; j'ai promis d'aller souper avec des amis qui m'attendent; laissez-moi le temps de savourer ma joie avec eux; vous enragerez pendant ce temps-là, mais ce ne sera pas long. À deux heures du matin je serai chez moi, et, à compter de ce moment, jusqu'à la fin des siècles, je suis à vous.—À demain donc puisque vous ne voulez pas m'embrasser.» Et il s'en alla.
Le souper m'attendait chez d'Esprémesnil au milieu d'une société charmante, dont sa famille n'était pas le moindre ornement. Il fut extrêmement gai. Je n'y parlai pas de mon aventure, et à cela je n'eus pas grand mérite, car, à vrai dire, je n'y pensai pas. Puis, aussi heureux qu'on peut l'être d'un bonheur qui n'intéresse pas le coeur, je retournai au Luxembourg à deux heures du matin, et je m'endormis la tête encore pleine des plus douces émotions.
Mes rêves les prolongeaient encore le lendemain quand on frappe à ma porte; je vais ouvrir, c'était mon homme. Je suis à vous, lui dis-je: avez-vous un témoin?—J'ai avec moi non pas un témoin, me répond-il, mais un second qui vient avec moi vous demander à déjeuner.
Ce second était mon oncle; il était difficile de refuser sa proposition. Après le lever du prince, le déjeuner fut servi; il se termina, comme on le pense, par une embrassade; il fallut en passer par là.
Mon adversaire m'ayant prié ensuite de le réconcilier avec ma famille, je promis d'y travailler, et je tins parole; mais pendant que j'y travaillais, ce gentilhomme sortit de France la veille même du jugement qui l'a condamné à restituer des valeurs dont il avait dépouillé sa femme et son enfant, valeurs qu'il emporta de l'autre côté du Rhin pour soutenir sa noblesse.
Les littérateurs qui se trouvèrent à cette représentation m'accordèrent en général des éloges; mais aucun d'eux ne s'en montra plus libéral que le vieux Lemière, avec lequel je n'avais jamais eu de relations; homme excellent, dont le coeur, s'il fut trop ouvert à la vanité, a toujours été fermé à l'envie: celui-là fait exception dans l'espèce. Il a passé sa vie à dire du bien de lui, mais il n'a jamais dit de mal des autres.
La Harpe me fut moins indulgent. Cela ne tenait pas seulement à la sévérité de son goût: ainsi que je l'ai dit, il avait donné des éloges à quelques pièces fugitives de ma façon, qu'il inséra dans sa Correspondance russe. Bien plus, quelqu'un lui ayant dit, moi présent, que je faisais une tragédie, il s'était offert à m'aider de ses conseils; mais comme il m'inspirait peu de confiance, et qu'indépendamment de ma répugnance à me soumettre aux idées d'autrui, je craignais qu'on ne me contestât un jour l'invention de mon ouvrage si je me rangeais parmi les disciples de ce maître, je ne profitai pas de son offre.