Le même sentiment, fondé sur une estime égale et entretenu par de fréquentes relations, me lia dès lors aussi avec Vincent. C'est non seulement un des artistes, mais un des hommes les plus recommandables que j'aie rencontrés. L'esprit qui domine dans ses compositions, moins empreintes de génie que celles de David, se reproduisait dans ses discours. Peut-être cet esprit était-il plus analytique, plus didactique que brillant; mais il était d'une extrême finesse. Sa tendance le portait à tout expliquer, à tout démontrer, et il y réussissait à merveille; peut-être même y réussissait-il trop, car l'attrait du succès l'engageait souvent dans des discussions qui avaient moins de charme pour ses auditeurs que ses simples conversations, et l'a même entraîné quelquefois dans le paradoxe; mais ces erreurs de son esprit ne se sont jamais reproduites dans sa conduite: elle a toujours été celle d'un homme honnête et humain. Pendant le long cours de la révolution, on n'a eu à lui reprocher aucun écart. Modéré par nature comme par principes, il s'est montré également exempt d'exigences cruelles et de lâches concessions.
Les projets de ces messieurs une fois adoptés, on s'occupa de leur exécution: ce n'était pas une petite affaire. Alexandre, sculpteur en bois et fondeur aussi, fut chargé sous l'inspection de Vincent, de tout ce qui tenait à l'ameublement et aux armes. La confection des décorations fut confiée à un nommé Protin, qui travaillait sous l'inspection de MM. Percier et Fontaine.
Six semaines suffirent à peine à la fabrication de ces objets. Que ce temps me parut long! je m'en souviens comme d'une maladie. Dévoré d'impatience et d'inquiétude, je le passai dans un état d'agitation fébrile et de contraction nerveuse, qui me permettait à peine de dormir et de manger. Il me semblait que le jour de la représentation, objet tout à la fois de mes craintes et de mes désirs, n'arriverait jamais; je ne savais qu'imaginer pour le hâter, tout en tremblant de le voir arriver. Incapable de penser à autre chose, je ne trouvai pas d'autre moyen de me distraire de cette anxiété que de m'occuper de tout ce qui se rattachait à sa cause. Je me fis l'inspecteur des travaux que j'occasionnais. Courant d'atelier en atelier, il ne se passait pas de jour qu'Alexandre ne me vît tomber chez lui pour voir où en était le mobilier des Tarquins, et où Protin ne me sentît sur ses épaules, jugeant de ses progrès dans son interminable tâche. Or, il y avait loin de l'un chez l'autre, et loin de l'un et de l'autre chez moi, Alexandre travaillant dans la rue du Faubourg-Montmartre, et Protin dans la nef du Panthéon. Quant à moi, je demeurais rue Sainte-Avoye, et c'est à pied que je parcourais les trois faces de ce triangle. Chez le fondeur, je ne m'arrêtais guère; chez le peintre, c'est autre chose. Attaché par ses procédés, je passais les trois quarts de la journée à les étudier; il me semblait que je les hâtais en les regardant. Le tracé fini, on en vint à peindre: quittant alors mon rôle passif, de spectateur que j'avais été je devins acteur. La brosse en main, sous la direction du décorateur, je plaçais sur la toile les teintes de vert, de jaune, de bleu ou de blanc qui, retouchées par lui, se changeaient en rochers, en gazon, en colonnes, en ciel on en divinité. À peu près comme le souffleur d'un organiste coopère à l'exécution d'un motet, j'ai coopéré ainsi à la confection du camp de Tarquin-le-Superbe, à celle de la pelouse sur laquelle ce camp était assis, et aussi à une statue de Mars, qui n'en était pas le moindre ornement. Fontaine, qui moins souvent que moi venait savoir où en était la besogne, m'a surpris plus d'une fois m'escrimant dans cet autre genre de barbouillage, ce qui le divertissait assez. Il n'est pas une des trois décorations dont il avait donné le dessin à cette occasion qui ne portât des traces de mon talent; la postérité néanmoins n'en saurait juger, toutes les trois ayant été anéanties par le premier incendie de l'Odéon.
Les tailleurs, qui cependant ne restaient pas oisifs, renouvelaient en entier la garde-robe héroïque du Théâtre-Français; il y avait nécessité. Malgré la réforme opérée trente ans avant par Le Kain et par Mlle Clairon, rien de moins exact que les costumes qu'ils avaient substitués à l'habit français qu'antérieurement à eux portaient les héros tragiques. Empaquetés dans le velours et dans le satin, drapés comme des baldaquins, empanachés comme des chevaux de parade, les personnages qui en étaient affublés ne ressemblaient plus à des courtisans de Louis XIV, mais ils ne ressemblaient pas davantage aux contemporains des Gracques ou des Atrides. Qui voudrait aujourd'hui figurer avec succès dans une mascarade, n'aurait rien de mieux à faire que de prendre l'habit avec lequel le premier acteur de l'époque jouait Ninias, Oedipe et Catilina: c'est le prototype du grotesque.
C'était celui du beau pour les acteurs du Théâtre-Français; tous se piquaient d'avoir une garde-robe pareille à celle de M. Le Kain, qu'il était plus facile d'imiter dans sa toilette que dans son jeu. Naudet, tout homme de sens qu'il était, s'endetta, m'a-t-il dit, à se faire en velours et en brocard un équipement honnête pour l'emploi des tyrans. Vanhove, non moins magnifique, s'était ruiné pour figurer décemment dans l'emploi des rois: il avait, il est vrai, dans son vestiaire quelques pièces à plusieurs fins; mais, à l'en croire, elles lui avaient coûté bon. Certaine cuirasse entre autres, dans laquelle il jouait indifféremment Mithridate, Agamemnon et le vieil Horace, cuirasse de velours vert, à quatre poils, enrichie d'écailles d'or et d'un trophée composé de canons, de tambours, de fusils groupés avec un goût exquis, et dans laquelle il s'était ménagé deux poches, l'une pour son mouchoir et l'autre pour sa tabatière; certaine cuirasse, dis-je, ne lui coûtait pas moins de cinquante-trois louis.
Les soldats, les citoyens étaient équipés à l'avenant. Grecs, Romains,
Babyloniens, tous usaient les mêmes habits.
La sévérité avec laquelle David habilla les personnages qu'il mit en scène dans ses tableaux fit enfin ressortir ces anachronismes; mais elle n'exerçait encore qu'une faible influence sur le théâtre avant 1791. Les vieux acteurs ne pouvaient se décider à renoncer à un ridicule qu'ils avaient acheté si cher; et les jeunes gens ne se dérobaient qu'à demi à cette mode consacrée par un grand exemple et par un long usage. Mais dès qu'un second théâtre leur eut été ouvert, rejetant cette vieille friperie, ils se conformèrent aux modèles retracés sur les monumens antiques; et Talma introduisit dans cette partie de la représentation dramatique la fidélité que l'école française mettait dans cette partie de ses tableaux.
Le public ayant accueilli cette innovation avec enthousiasme, force était aux anciens comédiens ordinaires du roi de s'y conformer; grâce au concours de lumières et de talens dont ils s'entourèrent à cet effet, ils égalèrent et surpassèrent même en cela leurs rivaux.
J'ai nommé Alexandre; quoique cet artiste soit oublié, il a droit à être rappelé au souvenir de quiconque aime les arts. C'est lui qui, de concert avec Talma dont il exécutait les idées, mit dans la fabrication du mobilier dramatique cette exactitude qui n'est pas moins nécessaire à l'illusion théâtrale que l'exacte observation des moeurs de la nation et de l'époque auxquelles appartient l'action représentée. Alexandre, à beaucoup d'érudition sur cet article, joignait une intelligence très-fine, mais applicable à cela seulement. Quant au reste, c'était un des hommes les plus ignorans et les moins déliés qui fussent au monde. Ses naïvetés, ou plutôt ses balourdises, car il participait beaucoup de la nature de l'arlequin, étaient aussi divertissantes que la plus plaisante comédie: on ne porte pas la bonhomie plus loin. Une seule chose m'étonnait et me chagrinait en lui, c'était de lui entendre parler le langage des terroristes le plus forcenés: il débitait cependant leurs atroces maximes d'un ton si bénin, que ce contraste entre sa musique et leurs paroles avait je ne sais quoi de bouffon, qui forçait encore à sourire.
Un jour pourtant où il avait enchéri sur ses exagérations accoutumées, Talma ne put pas s'en tenir. Le tirant à part, il lui en fit reproche devant moi. «Que tu es bon! répondit Alexandre; est-ce que tu crois que je pense tout cela?—Pourquoi donc le dire?—Parce que ce terroriste nous écoutait.—De qui donc veux-tu parler?—De qui? de ce petit Bouchez (ainsi se nommait le dessinateur du théâtre de la République); toutes les fois qu'il est près de moi, j'en dis autant. J'en dirais davantage si je le pouvais.—Et pourquoi donc?—Parce que, si je parlais autrement, il me dénoncerait aux jacobins, et me ferait guillotiner.—Lui! je vous croyais amis.—Nous, amis! allons donc.—Vous vous tutoyez.—Qu'est-ce que cela prouve? est-ce que tous les gueux ne se tutoient pas aujourd'hui?—Soit; mais vous vous appelez amis.—C'est vrai encore; mais je ne l'aime pas plus pour cela, ce vilain homme. Ah! que je l'haïs, que je l'haïs, que je l'haïs! Mais le voilà qui revient, je vais recommencer;» et il recommença.