Aussi ce vers n'avait-il pas été inspiré à Legouvé par son sujet; bien plus, n'était-il pas de lui. Une confidence de Saint-Prix, à qui je faisais part des observations qu'on vient de lire, m'en prouva la justesse en me révélant ce petit mystère. «Ce vers, me dit-il, se trouvait dans une oeuvre d'un M. Beaudoin, droguiste et poète à Saint-Germain-en-Laye, dans une tragédie de Persée et Démétrius, que je jouai par complaisance, avec quelques camarades qui m'y aidaient par complaisance aussi, devant un public complaisant comme nous. Dans mon rôle, qui était fort long, il n'y avait que ce vers-là de remarquable. Regrettant de le voir enfoui dans une pièce ignorée, je m'en emparai par forme d'indemnité, et j'engageai M. Legouvé à l'intercaler dans mon rôle de Caïn, sans trop penser à l'inconvenance que vous venez de relever. Legouvé n'y a pas pensé plus que moi, et le public, qui n'y pense pas plus que nous, l'applaudit avec transport, ce qui me confirme la justesse de cet axiome de Voltaire: Il vaut mieux frapper fort que frapper juste.»
Le chef-d'oeuvre de l'art, lui répondis-je, est de frapper juste et fort; le public ne rétracte jamais les applaudissemens qu'on lui arrache ainsi. À ce titre, nombre de vers de la Mort d'Abel seront constamment applaudis: ceux-là appartiennent à Legouvé, et ce n'est pas par droit de conquête.
Sans parler de tous les ouvrages dramatiques qui ont été mis à la scène à cette époque, disons deux mots de ceux qui obtinrent, sinon le plus de faveur, du moins le plus d'attention de la part du public.
Sortant de sa longue inertie, stimulé par les efforts d'un théâtre rival, après avoir essayé en vain d'appeler chez lui la foule par les débuts d'un élève de Mlle Raucourt, fils, c'est de l'élève qu'il s'agit, d'un premier président de je ne sais quel parlement du midi, le premier Théâtre-Français avait donné avec succès le Conciliateur de Demoustiers, le Lovelace de M. Lemercier, et avec le plus grand succès le Vieux Célibataire de Collin d'Harleville. Désespérant de pouvoir disputer la palme comique à une société qui s'appuyait sur Molé, Fleury, Mlle Contat, et aussi sur Mlle Devienne, c'est dans la tragédie que le second théâtre chercha ses moyens de fortune. Les talens de Monvel, de Talma, de Mme Vestris et de Mlle Desgarcins, sur lesquels il se fondait, lui permettaient cette ambition.
Il débuta par la représentation de Henri VIII, tragédie de Chénier. Cette pièce, bien qu'elle ait été applaudie, n'a pas été reçue avec la même faveur que Charles IX. Elle me semble cependant réunir bien plus d'élémens de succès; elle me semble bien plus dramatique, et le pathétique qui manque souvent dans la première pièce, est allié fort habilement au terrible dans celle-ci. Le rôle d'Anne de Boulen abonde en détails touchans: ses scènes avec son mari, ses scènes avec sa fille arrachent les larmes. Jeanne Seymour est pleine de charmes et de sensibilité, Elisabeth de grâce et de naïveté; Crammer est un digne ministre du dieu qui soutient le faible et qui console l'affligé; Norris enfin qui, appelé comme accusateur de Boulen dans cet odieux procès, s'y porte accusateur du tyran, est un des personnages qu'on ait le plus heureusement jetés dans un drame pour en raviver l'action.
Henri VIII fut néanmoins joué presque dans la solitude. À quoi cela tient-il? aux circonstances; elles avaient favorisé le succès de Charles IX, où l'auteur, en appelant l'odieux sur des complots de cour, flattait la prévention générale, qui regardait la cour comme le foyer des maux de l'État; elles contrarièrent le succès de Henri VIII, où l'intérêt se portait sur une reine, ce qui était en opposition avec les préventions du parti dominant, pour qui l'infortunée Marie-Antoinette était un objet de haine. Quand le public est agité d'une passion, c'est toujours dans l'intérêt de cette passion qu'il juge. Henri VIII n'est pas resté à la scène. Je pense néanmoins que si cette pièce y reparaît, elle n'en sortira plus. C'est une des meilleures tragédies de Chénier, qui en a fait d'excellentes.
Jean-Sans-Terre fut donné sans succès aucun sur le même théâtre, à la même époque. Ce n'est certes pas une des bonnes tragédies de Ducis. On y trouve tous les défauts qui déparent ses beaux ouvrages, et peu des beautés qui l'ont si souvent placé au niveau de nos plus grands maîtres. C'est une tragédie aussi mal exécutée que mal conçue: elle n'a jamais pu se relever.
Abdelazis et Zuléïma, pièce bien inférieure sous tous les rapports à Henri VIII, eut momentanément un sort plus heureux. Cela ne tient pas seulement à la surprise du public, qui n'attendait pas tant de ce pauvre André Murville. Quoique faiblement conçu, cet ouvrage, tant soit peu romanesque, n'est pas dénué d'un certain intérêt. On y trouve même une assez belle situation. Le style y manque de vigueur, mais non de grâce et de pureté; l'on y rencontre souvent des vers heureux. Abdelazis obtint un certain nombre de représentations de suite; peut-être serait-il resté au théâtre, si les acteurs ne s'en étaient lassés avant les spectateurs; ce qui donna lieu à une des aventures le plus bouffonnes qui aient jamais égayé le parterre.
Monvel ayant déclaré qu'il ne pouvait ou ne voulait pas jouer cette pièce un jour où elle était annoncée (au théâtre ces deux mots sont synonymes), et ceux des acteurs qui auraient pu le remplacer n'étant pas prêts, le combat finissait faute de combattans. «Messieurs, dit Murville, à Dieu ne plaise que faute d'un moine l'abbaye faille! Si M. Monvel est utile à ma pièce, du moins ne lui est-il pas indispensable. Je sais quelqu'un qui, à son défaut, se chargera de son rôle, et qui s'en tirera, j'espère, aussi bien qu'un autre. Ce quelqu'un, c'est moi.»
Comme on se regardait en riant, «ceci n'est pas une plaisanterie, ajouta-t-il; je le répète, je me charge du rôle de M. Monvel. Je ne serai pas le premier auteur qui ait joué dans son propre ouvrage. Eschyle, Sophocle, Euripide l'ont fait; je puis du moins les imiter en cela, et donner aux modernes un utile exemple. Je sais le rôle, comme on le pense bien; je ne demande qu'une répétition pour prendre les positions au théâtre. Indiquez cette répétition pour demain, et la représentation pour après-demain.—Et nous annoncerons aussi que vous remplirez le rôle de Monvel, dit Gaillard, qui, directeur du théâtre, se gardait bien de ne pas tirer parti d'une prétention si favorable à la recette.—J'y compte bien, répond Murville.»