Au nombre des convives était un abbé dont j'ai oublié le nom, et qui paraissait très-familier avec les maîtres de la maison. La conversation roulait sur les affaires de France; on parlait à tort et à travers; on parlait de tout le monde. Pas un personnage un peu marquant dans le parti révolutionnaire qui n'ait été mis à son tour sur la sellette. Je ne sais auquel d'entre eux on faisait le procès, quand l'abbé, enchérissant sur le mal qu'on en disait, ajouta: Enfin c'est un ladre, un fesse-mathieu.
À ces mots, prononcés de l'accent le plus ferme et le plus élevé, Mme Lecointe, qui faisait les honneurs de la table, se lève le visage tout en feu, sort de la salle, et son mari la suit en nous laissant dans une vive inquiétude sur la cause d'une retraite si précipitée. Au bout de quelques minutes, il revint dissiper nos appréhensions, mais ce fut pour nous jeter dans une surprise non moins grande, quoique moins sinistre. «Vous me demandez, répondit-il à l'abbé qui s'enquérait des causes de la subite disparition de Mme Lecointe, vous me demandez si mon femme être indisposé? Oui, Monsieur, elle être indisposé, grandement fort indisposé de ce que vous avez dit devant elle.—Et qu'ai-je dit qui ait pu l'offenser?—Vous avez dit ce qu'on ne dit jamais devant une femme honnête.—Moi, mon cher Monsieur!—Vous-même, M. habbot.—En vérité, M. Lecointe, je ne sais si je rêve. Plus je cherche ce que j'ai pu dire, moins je reconnais avoir rien dit dont la délicatesse d'une dame ait droit de s'offenser. J'en appelle à la société entière.—Et moi aussi. Monsieur ne a-t-il pas dit que M. Mathious il était un fesse? Mme Lecointe est-elle faite pour entendre ce mot-là? un mot pareil se dit-il devant une femme que l'on respecte? un jambe, à la bonne heure. Mais encore fait-on bien de ne parler de ces choses qu'après que les dames sont sorties, et qu'en buvant le claret; et de plus, un habbot ferait mieux de n'en parler jamais.»
Nous étions loin de nous attendre à cette explication: chacun de nous étouffait de rire. Nous tâchâmes de faire entendre raison à M. Lecointe qui, de fait, n'entendait rien aux finesses d'une langue qu'il n'avait apprise que dans les livres. Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à lui faire comprendre que l'expression qui choquait si fort Mme Lecointe n'avait pas un sens immodeste dans le cas dont il s'agissait; qu'il n'y pouvait pas être suppléé par le synonyme proposé, et que jambe-mathieu signifierait tout autre chose que fesse-mathieu, qualification qu'on donne en France aux gens entachés de sordide avarice: pour preuve on lui présenta le dictionnaire de l'Académie où cette définition est consignée, et qu'il se hâta de porter à Mme Lecointe, laquelle eut bien de la peine à ne pas trouver l'Académie aussi impertinente que M. l'abbé.
CHAPITRE III
Du théâtre anglais.—Départ pour Douvres.—Singulier voyage.—Je m'embarque pour Ostende.
Mon voyage en Angleterre ressemble fort aux tragédies anglaises; ce n'est guère qu'une série de bouffonneries amenées par une circonstance grave.
Pendant mon séjour à Londres, je ne négligeai pas, comme on l'imagine, de visiter les théâtres. J'allai voir d'abord les petits spectacles. C'est la première ressource des étrangers à qui la langue du pays n'est pas familière; ce que l'oreille ne comprend pas les yeux l'interprètent. Cela est surtout applicable aux spectacles où domine la pantomime; tel celui qu'Astley avait établi près de Westminster-Bridge. Il n'est pas absolument nécessaire de bien savoir l'anglais pour saisir le sens des saillies dont les bouffons d'écurie égaient leurs exercices. Elles sont assez brèves et assez rares pour qu'un voisin qui sait mal le français ait le temps de vous expliquer celle qui vient d'être dite pendant que l'improvisateur en médite une autre.
Je ne vis rien là, en fait de voltige, que je n'eusse vu à Paris, où
Astley avait aussi un cirque qu'il venait occuper pendant l'hiver.
Aux exercices d'équitation succéda une pantomime mêlée de vaudevilles. Elle représentait les premières victoires remportées par les Anglais sur Tippo-Saëb. On nous a reproché avec quelque raison de nous louer beaucoup en face de nous-mêmes sur nos théâtres lorsque nous y représentons des faits contemporains. En cela, comme en d'autres choses, nous n'avons pas l'initiative sur les Anglais. Il y aurait injustice à leur refuser sur cet article aussi le brevet d'invention; mais je crois que nous avons droit au brevet de perfectionnement.
Je choisis pour aller aux grands théâtres les jours où l'on y jouait des pièces de Shakespeare. À Drury-Lane, je vis Henri V ou la conquête de France; et je le vis comme les étrangers voient nos tragédies, le livre à la main. Les bouffonneries dont ce drame est semé me frappèrent peut-être plus que ses beautés; et cela se concevra si l'on pense qu'elles étaient singulièrement exagérées par le jeu des acteurs. Langue universelle, la pantomime suffisait pour me faire comprendre les intentions de Fluellen dans la scène où ce Gallois fait manger un poireau cru au vieux Pistol. Mais quoique je susse quelques mots d'anglais, je ne traduisais pas assez promptement les passages vraiment nobles qui se rencontrent dans le rôle de Henri pour en pouvoir apprécier sur l'heure tout le sublime. Vint toutefois une scène qu'à mon grand étonnement je compris presque tout entière. C'est celle où la belle Catherine, cette fille de France qui fut accordée par Charles VI son père au vainqueur d'Azincourt, ce fait donner une leçon d'anglais par une de ses dames d'honneur. La conformité que la prononciation établit entre certains mots anglais dont le sens est très-modeste, et certains mots français dont le sens I'est si peu qu'ils ne sont pas même enregistrés dans le dictionnaire, n'étonna pas médiocrement mes oreilles, qui pourtant ne sont pas bégueules; et cependant c'est sur un grand théâtre de Londres, c'est en présence de femmes de toutes les conditions, et de Mme Lecointe peut-être, qu'on débitait ces propos qui, même aujourd'hui, seraient à peine tolérés chez nous en mauvais lieu.