Le ménage ayant retenu, faute de mieux, une voiture à trois places, à l'Ours-Blanc, chez un loueur de Picadilly, le désir que nous avions de ne pas nous séparer me détermina à prendre une place sur l'impériale de cette voiture, manière de voyager dès lors en usage dans les trois royaumes.

Placé sur cet observatoire ambulant, je vis mieux le pays en m'en allant que je ne l'avais vu en venant. Rien ne gênait ma vue; et quoique nous fussions à la fin d'octobre, malgré quelques averses qu'il me fallut essuyer, je n'eus pas regret d'avoir pris ce parti. Il y avait place pour deux sur ce siége. Je le partageai successivement avec divers compagnons qui s'y plaçaient pour faire quelques lieues, et m'abandonnaient ensuite. Un d'eux donna lieu à un incident qui égaya fort les voyageurs sur la tête desquels il se passa, et auxquels je me réunissais dans les auberges pour prendre le repas.

D'humeur un peu plus communicative que les autres, un de ces oiseaux de passage voulut absolument lier conversation avec moi. La chose était assez difficile; je ne savais que peu d'anglais, et lui ne savait pas du tout le français. Il ne s'en obstina pas moins à me provoquer, voulant me forcer à convenir qu'en France on ne mangeait pas d'aussi bonne viande que celle dont il portait un échantillon dans son mouchoir où était enveloppé un carré de mouton qu'il étalait avec un orgueil tout national. Je ris d'abord de cette prétention, sans lui répondre. Mon insulaire d'insister, et de me demander si les grenouilles dont nous nous repaissions valaient ses côtelettes. Gardant toujours le silence, comme j'affectais de ne pas l'écouter, il en prend de l'humeur, et m'attaquant avec un coude des plus anguleux, il prétend me tirer de ma rêverie et m'arracher l'aveu qu'exigeait son patriotisme. La patience m'échappe enfin; après lui avoir rendu avec le poing dans l'estomac ce qu'il m'avait donné dans les côtes avec le coude, je le pressai vigoureusement contre une rampe qui régnait autour de l'impériale et nous servait de garde-fou, pièce assez utile dans la circonstance, et me glissant derrière lui, je me plaçai de manière à lui prouver que j'étais maître de le détrôner et de le précipiter sous les roues. Cela mit fin à la discussion. Reconnaissant le droit au plus fort, il me tendit la main en signe de réconciliation, et ne me montra plus que de la déférence jusqu'au prochain relai où il descendit, et voulut absolument me faire goûter de son mouton pour me convaincre de la vérité de ce qu'il avait avancé démonstration à laquelle je me refusai.

C'est là qu'en dînant je racontai la chose aux voyageurs qui avaient fait la route sous notre champ de bataille. Ils ne concevaient pas d'où provenait le mouvement qui avait si vivement agité nos jambes ordinairement pendantes, et d'où provenait le bruit qui tout à coup s'était fait entendre au-dessus d'eux, ne s'imaginant pas qu'on pût boxer sur une impériale, tout en courant la poste.

Il était dix heures du soir quand nous arrivâmes à Douvres. Le paquebot de Calais ne devait partir que le lendemain matin; celui d'Ostende partait à l'instant même. Je pars pour Ostende, dis-je; je profiterai de l'occasion pour voir la Belgique, pour visiter Bruges, Gand, Bruxelles, Anvers et la Hollande peut-être. J'aurai là des nouvelles positives des princes; je réglerai ma marche sur la leur: c'est le plus sage.

Au lieu de descendre à l'auberge, à Kings-Head, où je n'aurais pas occupé probablement la chambre qui m'y avait été antérieurement retenue par le capitaine Descarrières, je me fis conduire droit au paquebot, et sans trop songer au temps qu'il faisait, je me couchai pendant qu'on mettait à la voile.

CHAPITRE IV.

Arrivée à Bruxelles.—Rencontre tout-à-fait romanesque.—Théâtre de
Bruxelles.—M. de Beauvoir.—Départ pour la France.

Pendant que je dormais, le vaisseau marchait, et marchait vite, car le vent d'équinoxe soufflait de l'ouest avec une violence extrême. Je ne m'en inquiétais guère; mais les passagers qui ne dormaient pas s'en inquiétaient pour eux, et ils s'en inquiétaient pour moi les amis que j'avais laissés à Douvres où l'on croyait le paquebot assailli par tous les dangers d'une tempête.

Je ne me réveillai qu'au grand jour, et grimpai tout aussitôt sur le pont. Il était couvert de passagers français, prêtres insermentés pour la plupart, qui allaient chercher sur le continent une hospitalité un peu moins coûteuse que l'hospitalité anglaise. J'eusse mieux fait de ne pas quitter le lit, le mal de mer, auquel j'avais échappé jusqu'alors, ne m'y aurait pas assailli. Ce mal est communicatif. Entouré de gens qu'il torturait, j'en fus atteint, et je n'en guéris qu'en mettant pied à terre à Ostende, où nous abordâmes après douze heures de traversée. La tempête nous avait favorisés au lieu de nous nuire.