Ce jour-là même nous étions invités, chez la personne chargée de cette commission, à un déjeuner où devait se trouver la plupart des jeunes gens dont se composait la société de la dame aux scrupules. Nous résolûmes de profiter de l'occasion pour couper court à toutes ces observations. Voici ce qu'à cet effet nous imaginâmes. Nous nous faisons apporter par un perruquier deux tignasses de rebut, deux tignasses les plus ignobles qui aient jamais embéguiné une tête humaine, en recommandant de les bien accommoder, de n'y épargner ni le suif ni l'amidon, et nous nous en couronnons: les cheveux ondoyans de mon camarade disparaissent sons une perruque à marrons faite évidemment pour un maître cordonnier, et les miens, châtains alors, se cachent sous une perruque à queue dont un écrivain public avait probablement fait ses beaux jours.
Rien de ridicule comme l'altération que ces étranges accessoires produisaient dans nos physionomies; la disparate qu'ils faisaient avec notre toilette, soignée d'ailleurs, frappait tout le monde. Les gens qui ne nous connaissaient pas ne pouvaient nous regarder sans rire; à plus forte raison ceux qui nous connaissaient. «La bonne mascarade! s'écria-t-on quand nous entrâmes dans le salon. Excellent! charmant! Qui aurait reconnu ces Messieurs sous une pareille coiffure?» Les rires cessèrent cependant quand on s'aperçut qu'au milieu de l'hilarité générale nous conservions une imperturbable gravité.
«Mes amis, nous dit l'amphitryon au bout de quelques minutes, l'effet est produit: ces perruques doivent vous gêner; passez dans mon cabinet de toilette et débarrassez-vous-en.—Quitter nos perruques! Nous savons trop ce que nous devons à la société, à la bonne société! Avez-vous oublié ce que nous portons sous ces perruques?—Eh! pardieu, vous portez vos cheveux: comment l'oublier? ils s'échappent en mèches de dessous leur prison, et cela contraste de la manière la plus ridicule avec votre fausse coiffure.—Ridicule! en quoi? parce que cette coiffure est aussi poudrée que la vôtre? Il y manque à la vérité le chemin de Coblentz[19], mais cela peut se réparer.—Faites comme il vous plaira: gardez-la pendant tout le déjeuner, si cela vous amuse.—Pendant toute la journée, pendant l'éternité, s'il vous plaît: telle est notre résolution.—Allons, vous plaisantez!—Pas du tout: vous le verrez ce soir même.—Comment, ce soir! Comptez-vous aller ainsi coiffés chez Mme de Saint-G***?—N'est-ce pas elle qui nous a fait donner le conseil auquel nous nous conformons? Nous devons bien, en conscience, lui donner les prémices de notre déférence.—Allons donc!—Bien plus, ne devons-nous pas, par respect pour nous-mêmes, garder nos perruques?—Comment?—Puisque, malgré la connaissance qu'on a de nos opinions, on nous juge moins sur ce que nous pensons que sur ce que nous portons, puisqu'on en croit plus notre toilette que nos discours, nous voulons désormais afficher nos opinions; nous voulons nous en coiffer. D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un peu de poudre suffit pour blanchir l'homme le plus noir? Avec un peu de poudre, au fait, nous ne serons pas moins estimables que tel terroriste qui n'a pas quitté la poudre. Voilà qui est dit, nous garderons la poudre tant que nous serons à Marseille.»
Comme nous disions cela le plus sérieusement du monde, et qu'on nous savait assez fous pour tenir parole, il n'y eut pas de raisonnement qu'on n'employât pour nous prouver que nous avions donné trop d'extension à la répugnance des dames de Marseille pour les cheveux noirs, que la proscription dont elles les frappaient ne pouvait pas s'étendre à des têtes étrangères, qu'ils nous allaient à merveille, et qu'on nous suppliait de les garder pour la satisfaction des autres comme pour la nôtre. Après nous être bien fait prier, nous nous rendîmes aux instances de toute la société, et pour preuve de la sincérité de notre condescendance, nous fîmes de nos crinières aristocratiques un sacrifice à Vulcain, ce qui ne parfuma pas le salon, d'où nous passâmes aussitôt dans la salle à manger.
Le soir nous eûmes lieu de reconnaître, à l'accueil qu'on nous fit à l'assemblée, que dans cette affaire qui était sue de toute la ville, les rieurs n'étaient pas contre nous. De ce jour date le discrédit où la poudre est tombée dans la capitale de la colonie phocéenne.
J'ai nommé Titus à propos de cheveux. Expliquons ici ce que signifie cette expression, dont le sens est assez généralement méconnu. Ce n'est pas à Titus fils de Vespasien, à Titus l'amour du genre humain, qu'elle se rapporte; mais à Titus fils de Brutus: elle désigne la coiffure que s'ajustait Talma, dans ce dernier rôle, sur ses cheveux poudrés, et qu'il finit par porter à la ville, où à la longue elle fut adoptée, d'abord par quelques amis de l'antiquité, artistes ou gens de lettres, et puis insensiblement par les jeunes gens de tous les partis. Les cheveux des montagnards étaient longs, plats et surtout très-gras les cheveux à la Titus, au contraire, lavés et parfumés, étaient très-courts.
Un coiffeur nommé Duplan, à qui Talma avait enseigné cette façon de couper les cheveux, fut long-temps le seul auquel on s'adressa pour être coiffé d'une manière classique. Il y a peu de têtes remarquables à cette époque, à commencer par celle de l'homme du siècle, par celle de Bonaparte, qui n'aient été tondues par ses mains[20].
Plusieurs jeunes gens de Paris se trouvaient alors à Marseille: de ce nombre était Méchin, qui, bien jeune encore, était déjà vieux dans l'administration. Lenoir, qui le connaissait, me le fit connaître. Nos goûts se trouvant d'accord comme nos opinions, dès lors commença entre nous une liaison qui ne finira probablement qu'avec la vie, quarante ans de durée n'ayant fait que la fortifier.
Méchin avait été envoyé à Marseille par le gouvernement comme adjoint à Fréron, à qui était adjoint aussi Julian, jeune homme qui s'était fait remarquer par son bon esprit et par le courage avec lequel il avait servi les véritables intérêts de la France, soit contre les terroristes, soit contre les royalistes. Tous les deux avaient mission de travailler, conjointement avec le commissaire, à calmer dans le Midi une réaction aussi cruelle que l'oppression à laquelle elle succédait.
Tous deux occupaient un appartement dans l'hôtel où la commission était établie, et où logeait Fréron lui-même; il était difficile de les voir sans le rencontrer. Je me trouvai bientôt en rapport avec Fréron. Ayant eu la facilité d'étudier tout à loisir cet homme qu'on a vu successivement figurer à la tête des partis les plus opposés, et que ces partis ont jugé tour à tour avec une extrême sévérité, je dirai avec impartialité ce que j'en pense.