Le second anniversaire du 13 vendémiaire fut célébré moitié chez Tallien, moitié chez Barras. Tallien donna dans son jardin un grand dîner, dont le Directoire fit les frais; et Barras donna, aux frais du Directoire aussi, un grand bal au Luxembourg. J'avais été invité au dîner, j'y allai; mais je refusai d'accompagner Mme Tallien au bal, quoiqu'elle fût autorisée à y mener sa société tout entière. J'étais assez connu de Barras pour qu'il m'invitât personnellement, et c'est, je crois, parce qu'il me connaissait qu'il ne m'invita pas personnellement. Être bienvenu chez Mme Tallien n'était pas un motif pour être bienvenu de lui: cela me confirma dans la résolution de ne plus retourner chez lui. Je tiens note de ce fait, parce qu'il ne fut pas sans influence sur mon avenir. C'est à cette occasion que je retournai dans la vallée de Montmorency, où je commençai une liaison que le temps n'a fait que fortifier, liaison à laquelle j'ai dû le complément de mon bonheur au temps de ma prospérité, et mes plus douces consolations pendant mes longues infortunes.
Je ne suis jamais resté long-temps inoccupé: pour peu que mon coeur laissât de liberté à ma tête, un ouvrage fini, j'en entreprenais un nouveau; quelquefois même j'ai travaillé en dépit de certaines préoccupations dont je n'ai pas été toujours exempt, et jusque sous leur influence; les scènes dont je leur suis redevable ne sont pas les moins bonnes que j'aie faites, si j'en ai fait de bonnes.
Vers la fin de l'automne de 1796, je commençai ma tragédie des Vénitiens. C'est à une circonstance singulière que je dois le sujet de cette pièce. Après en avoir ébauché successivement plusieurs autres, je m'étais arrêté sur un sujet qui m'avait été indiqué par ce pauvre Florian; mon plan était fait dans ma tête, comme d'habitude; déjà j'en avais versifié quelques scènes en arpentant la forêt de Montmorency, et même le chemin de Paris, où je ne sais quelle affaire m'avait appelé, quand à mon arrivée le hasard me fait rencontrer mon ami Maret.
«Que fais-tu pour le moment? me dit-il. As-tu quelque ouvrage sur le métier?—Oui: j'ai enfin trouvé un sujet qui me convient, un sujet neuf, et je m'en occupe.—Un sujet neuf! j'en connais un: et si je t'avais rencontré quelques heures plus tôt…—Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? Quel est ce sujet?—Un trait historique, un trait que j'ai trouvé dans un recueil périodique, les Soirées littéraires.—Prête-moi le volume.—Il n'est plus chez moi.—Ne peux-tu me raconter ce trait?—Rien de plus facile»; et il me le raconte[29].
Personne ne raconte avec plus de talent. Ma tête se montait à mesure qu'il avançait dans sa narration: «C'est en effet un sujet superbe! m'écriai-je: action intéressante, catastrophe terrible; moeurs civiles et politiques toutes particulières. C'est un sujet admirable! je m'en empare.—Il n'est plus temps; j'ai raconté hier ce trait dans une société où se trouvaient Legouvé et Luce de Lancival…—Et Luce s'est jeté dessus?—Non; il ne croit pas que cela puisse s'adapter à la scène française; mais Legouvé n'en juge pas tout-à-fait de même; il m'a dit qu'il y penserait. N'y pense donc pas: je ne voudrais pas par une étourderie vous avoir mis en rivalité.—Legouvé ne traitera pas ce sujet-là; il n'est ni dans la nature de son esprit, ni dans le genre de son talent. Au premier aspect il n'a vu que les ressources; la réflexion lui en fera voir les difficultés; il reculera devant elles. Ce n'est, au reste, qu'à son désistement que je m'en saisirai; je l'obtiendrai sans le solliciter. Je cours chez lui. Chemin faisant, je ferai mon plan. Adieu.»
Ce que j'avais prévu arriva. Refroidi par la réflexion, Legouvé avait fini par penser comme Luce, et par trouver le sujet intraitable. Il l'était, en effet, pour l'auteur qui voudrait le traiter comme un sujet de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, comme un sujet de l'antiquité. Les formes, le ton, le style convenable à ces sortes de sujets ne sauraient s'appliquer à des sujets modernes sans y produire d'étranges disparates: convenables à des moeurs essentiellement héroïques, à des moeurs presque fictives, ces formes, ce ton, ce style, seraient en continuel désaccord avec les moeurs positives et moins guindées des temps modernes. Tel a toujours été mon sentiment. Cet inconvénient avait surtout frappé Legouvé, qui à un beau talent joignait un goût un peu timide: trouvant que le ton habituel de la tragédie ne convenait pas à ce sujet, si éminemment tragique, et, n'osant pas le traiter avec le ton convenable, il y renonça. Je fus plus hardi.
Qu'on me permette de rappeler ici ce que j'ai dit à cette occasion dans la préface des Vénitiens, en 1818. «Penser qu'il n'y a qu'un ton et qu'un style convenables à la tragédie, c'est faire de l'accessoire le principal. N'est-ce donc pas la nature du sujet qui constitue la tragédie? Qu'est-elle par elle-même? sinon une action dont le but est d'inspirer la terreur et la pitié. Or les sujets de nature à produire ce double effet pouvant se trouver chez les modernes comme chez les anciens, il en résulte que si l'essence de la tragédie est invariable, sa forme ne l'est pas, et qu'elle doit être modifiée par les moeurs de l'époque à laquelle appartient le sujet. En fait de tragédie, la forme doit toujours être noble comme les idées, comme les sentimens, comme le style, parce que la noblesse tient à l'essence de ce genre; mais cette noblesse n'exclut ni les intérêts privés, ni les moeurs simples, ni le dialogue naturel; et, soit dit en passant, si elle n'interdit pas l'accès du théâtre aux nobles avilis, à plus forte raison le permet-elle aux personnages qui se montrent nobles dans des conditions inférieures.»
Sur le refus de Legouvé, je me livrai tout entier à l'exécution de mon plan que j'avais en effet combiné tout en me rendant chez lui; mais je ne me mis à écrire qu'après avoir fait une étude approfondie des lois et des constitutions vénitiennes. Le livre d'Hamelot de la Houssaie sur le gouvernement de Venise, livre que feu le comte Colchen d'obligeante mémoire m'engagea à consulter, à étudier même, et dont il me donna un exemplaire, est la source où je puisai les documens les plus utiles sur le but, le caractère et l'origine de ces institutions qui n'ont point eu de modèle.
J'achevai mes deux premiers actes au milieu des bals nombreux que l'on donna cet hiver à Paris où j'étais revenu, et je comptais bien au printemps aller faire les trois autres dans la vallée qui m'était devenue plus chère; mais le sort en avait décidé autrement. Il était écrit là-haut que ce serait sur les lieux même où l'action que je retraçais s'était accomplie que j'achèverais de l'étudier, et qu'avant de la peindre dans tous ses détails, je visiterais dans tous leurs détours, dans toutes leurs profondeurs, les lieux terribles qui lui avaient servi de théâtre.
Vers la fin d'avril, le canon se fait entendre au milieu de la journée. C'est probablement quelque nouvelle victoire de l'armée d'Italie, se disait-on; car depuis que Moreau avait ramené son armée sur le Rhin, la guerre ne se faisait plus activement qu'en Italie. On ne se trompait pas. C'était en effet une nouvelle de l'armée d'Italie que proclamait le canon, et une nouvelle inespérée; la nouvelle de la signature des préliminaires de paix entre la république française et l'empire d'Allemagne à Léoben.