La justesse de ces appréhensions n'a été que trop fréquemment démontrée à cette époque. Ce n'est pas à propos de danse seulement que les danseuses les plus admirées firent alors parler d'elles, et leur nom que je ne prononcerai pas, dut au scandale aussi une célébrité qui heureusement n'a guère excédé la durée de quelques mois de carnaval. Trenitz, le plus renommé des danseurs de ce temps-là, s'en est fait, lui, une plus solide. Elle a duré autant que la contredanse à laquelle il avait donné son nom, et qui n'a pas été à la mode moins de deux ans. Ce Trenitz, qui avait tout son esprit dans ses jambes, a fait tourner plus d'une tête: des femmes ont quitté leur mari, et, qui pis est, leurs enfans, pour s'attacher à ses pas. Atteint du mal qu'il donnait aux autres, il est mort fou à Charenton.

Mais les chevaux nous attendent. J'accompagnai Leclerc dans la visite qu'il fit à sa mère. Près d'elle se trouvait une jeune fille qui depuis a épousé le général Davoust. Sa toilette simple et modeste ne m'empêcha pas d'être frappé de sa beauté, qui n'était pas encore celle d'une femme faite.

Mme Leclerc soutenait sa maison et sa famille avec les produits d'un commerce des plus utiles, celui des farines. La Biographie Universelle parle avec dédain de cette industrie. Celle à laquelle s'est livré l'éditeur de tant de notices calomnieuses est-elle plus honorable? lui donne-t-elle le droit de mépriser quelque profession que ce soit? ne vaut-il pas mieux vivre modestement d'une spéculation qui nourrit les hommes, que de s'enrichir en trafiquant de mensonges et de diffamations?

Cette faute n'est pas au reste la seule qui se trouve dans cette Biographie à l'article Leclerc. Rédigé après la chute de Napoléon, il l'est avec une malveillance facile à concevoir dans un homme de parti, mais avec une inexactitude qu'on ne conçoit pas dans un historien.

Tout en roulant, Leclerc me mit au courant de ce qui le concernait, et aussi de ce qui concernait ses compagnons d'armes. Il me raconta quantité de traits relatifs aux personnages qui entouraient le général Bonaparte, et particulièrement à Murat et à Lannes qu'il enviait plus qu'il ne les aimait. Il n'avait pas une haute estime pour leur talent, mais il avait la plus grande admiration pour leur bravoure: elle était en effet hors de toute comparaison.

«Ce fou de Murat, me disait-il, pendant que l'ennemi nous canonnait et nous fusillait du haut des murs de Gradisca, n'allait-il pas frapper aux portes de cette ville avec la poignée de son sabre, en sommant, avec son accent gascon, les bourgeois, qu'il appelait pékins, de les lui ouvrir?

«Et Lannes! de peur de n'être pas reconnu à son uniforme et à son écharpe, cet autre Gascon a-t-il jamais manqué de marcher à la tête de sa brigade avec un chapeau galonné et surmonté d'un plumet plus haut et plus touffu que celui d'un mulet de Provence? Aussi n'est-il jamais revenu d'une affaire sans être blessé, et n'était-il pas guéri de sa seizième blessure, quand, apprenant que le soldat hésitait à Arcole, il endosse son uniforme, s'empanache de son chapeau, et court recevoir la dix-septième.»

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Leclerc, plus flegmatique dans la société, était tout aussi animé qu'eux dans l'action; mais les militaires sont comme les femmes et comme les poëtes; il est rare que les éloges qu'ils donnent à leurs rivaux ne soient pas accompagnés de quelques correctifs. Leclerc me raconta aussi quelques particularités sur Masséna, sur Joubert, sur Augereau, sur Junot, sur Clarke le négociateur, sur Haller le financier, sur Collot le munitionnaire, gens habiles dans leur partie respective, et servant avec autant de zèle que d'intelligence les projets du grand homme. Ainsi, avant de sortir de France, je connaissais le personnel de l'armée d'Italie comme si j'en avais fait partie depuis le commencement de la campagne.

Cette conversation m'apprit plusieurs anecdotes qui trouveront leur place dans ces Mémoires, quand viendra leur tour: c'est ici la place de celle qu'on va lire.

L'on venait d'apprendre à Paris que le 20 avril, reprenant enfin l'offensive, et repassant le Rhin, le général Moreau avait enlevé à l'ennemi quatre mille hommes et vingt pièces de canon. «C'est à moi qu'il est redevable de ce succès, me dit Leclerc. En vertu d'un passeport qui m'a été délivré à Léoben par les Autrichiens, je suis venu droit ici par l'Allemagne, et j'ai traversé l'armée qu'ils ont sur le Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de remarquer qu'à la nouvelle de la conclusion du traité que je portais à la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle s'était relâchée de sa vigilance, «Ne pourriez-vous, ai-je dit à Moreau, profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclamé?» Moreau m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.