Son talent faisait le charme continuel de la société. Il se prêtait à tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exigeât. Sous les doigts de cette femme habile, le piano suffisait à tout ce que la circonstance pouvait en réclamer. Que de fois, dans nos réunions, n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait alors, à la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme auditeurs, ceux-là même pour qui la danse avait le moins d'attraits; et ces airs qui, à son insu, bientôt se répandaient dans Paris, n'étaient pas moins originaux, pas moins mélodieux que ceux qu'elle travaillait à loisir.

À ce talent si supérieur, Mme Gail joignait toutes les qualités d'une femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Dès sa première jeunesse, elle avait vécu dans la société des littérateurs et des poëtes les plus célèbres de l'époque. À la ville, dans la maison de son père, elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontré souvent aussi Delille à la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la poésie avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'appréciateur plus délicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.

L'amitié l'a regrettée plus encore. Mme Gail inspirait ce noble sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par nous-mêmes de la douleur que sa perte laisse dans la société intime dont elle était l'âme, et qui se composait surtout de ses vieux amis.

Une circonstance toute particulière a mêlé une émotion bien douce aux sentimens douloureux que cette femme si sincèrement aimante a dû éprouver en se voyant arracher, à la force de l'âge, à tout ce qu'elle aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'était montré digne d'elle. Il avait remporté le prix sur le sujet proposé cette année-là par l'académie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour cette mère en un jour de triomphe; et ce n'est qu'après avoir vu les lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consolés se sont fermés pour jamais.

Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mérité de l'être, et de l'être plus long-temps; cette femme qui a traversé la vie sans avoir fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signalé que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le génie ajoutait encore aux jouissances du bonheur même; cette femme qui, dans des temps de malheur et de persécution, a si souvent suspendu les peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque dans l'exil, ses chants qui désormais ne seront plus entendus sans douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.

A. V. A.

À Bruxelles, en 1819. ]

[3: Je m'imaginais, quand j'écrivais cela en 1819, qu'une nouvelle révolution musicale était prête à éclater, et que Grétry comme Paësiello, comme Piccini, comme Sacchini, comme Cimarosa, étaient au moment d'être expulsés de la scène que Mozart seul dispute encore à Rossini.]

[4: Je retrouve dans un journal du temps l'analyse de cette facétie. La voici:

«De pauvres diables de comédiens de campagne, auxquels leur directeur a fait banqueroute, ne sachant que devenir, se réfugient dans un couvent de capucins où le père Barnabas, qui en est le gardien, les reçoit avec plaisir. Il y a déjà quelque temps qu'ils y sont, lorsque les révérends pères Arlequin et Polichinelle s'aperçoivent qu'ils s'ennuient. Or, comme l'a dit Figaro, l'ennui n'engraisse que les sots. Nos comédiens ne le sont pas, et c'est pour cela, et parce qu'ils avaient presque tous, avant leur retraite, contracté l'habitude des sept péchés mortels, qu'ils ne peuvent plus vivre en reclus. D'ailleurs, une perpétuelle contrainte les ennuie, et vainement on voudrait tenter de faire oublier au père Gilles sa paresse, au père Pantalon sa colère, au père Polichinelle sa gourmandise, au père Scaramouche son orgueil, au père Cassandre son avarice, au père Scapiu son envie, au père Arlequin sa luxure, et au révérend père Barnabas la réunion de tous ces vices.