Les soins administratifs auxquels j'étais obligé de me livrer tout entier, et l'intempérie du climat, qui rendait impossible le voyage par terre, sont cause que je ne pourrai pas vous donner les détails géographiques que vous désirez.
D'Arbois se propose de faire cet automne une tournée dans l'intérieur de l'île, et il vous satisfera sur cet objet. Quant aux questions que vous me faites sur l'Albanie, il en est, général, auxquelles je ne puis répondre, et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur les moeurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous appelons sauvages en Amérique.
On se tromperait, général, si l'on croyait pouvoir établir entre la colonie française et les Albanais d'autres rapports que ceux d'un commerce très-borné; ils ont constamment détruit les établissemens qu'on avait tenté d'élever chez eux; Lasalle, constructeur français, fut lui-même victime, il y a peu d'années, d'une tentative de ce genre.
Les bois de construction et les bestiaux sont la principale richesse de l'Albanie, habitée par des bordes de brigands et de pasteurs. Ces pasteurs, différens des confrères d'Apollon, de ceux qui peuplaient les rives de l'Alphée et les bords de l'Amphrise, ont quitté la houlette et la panetière de leurs aïeux pour le fusil et la giberne. Le figuier sauvage autour duquel ils se réunissent est un véritable corps-de-garde, où veille toujours une sentinelle.
L'esprit de brigandage est porté à tel point chez les Albanais, que le droit d'aubaine, droit de profiter des débris d'un naufrage, s'étend jusque sur le naufragé. Un galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la moindre valeur, excitent leur cupidité et décident la mort d'un homme.
L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible; son costume est l'ancien costume grec, auquel il ajoute une énorme capote d'un drap grossier et tiré à poil, qui, lorsqu'il s'en enveloppe, lui donne à peu près la figure d'un bouc. Sa chemise, de grosse toile, à larges manches et tombant à la hauteur des genoux par-dessus le pantalon, ressemble parfaitement à l'ancienne tunique. Sa chaussure, comme l'ancien brodequin, est attachée à la jambe avec des courroies. Deux énormes moustaches coupent son visage brûlé par le soleil. Deux pistolets et un poignard passés dans la ceinture, un long sabre suspendu à son côté, la poignée tournée vers la terre, un fusil porté transversalement derrière le dos, un étui à pipe, des boîtes à tabac, à plomb, à poudre, voilà son équipage complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. Laboureur, brigand, pasteur, tout Albanais porte les armes à feu, et s'en sert avec une adresse qui réalise le prodige de cet homme qui fendait une balle en deux parties égales en tirant sur une lame de couteau.
Quelques villages albanais dépendent des possessions vénitiennes, et sont dans ce moment soumis au gouvernement provisoire de Corfou. Le reste de la haute et basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernées par deux pachas ennemis, ces provinces partagent les affections et la fortune de ces chefs, dont l'un, Ali, pacha de Janina, est en révolte ouverte contre la Porte; et l'autre, Mustapha, pacha de Delvino, tient pour son souverain. On combat souvent et avec fureur. De fréquens incendies contribuent aussi à dépeupler ces déserts, ensanglantés par une guerre aussi obscure que désastreuse.
Les deux partis cherchent également l'appui des Français. Ali-Pacha nous a fait particulièrement de grandes avances; je crois vous avoir dit qu'il a demandé et obtenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de laquelle le général Gentili peut seul vous donner des lumières.
Outre la guerre de pacha à pacha, il existe encore en Albanie des guerres de pacha à particulier. Je vis, dans la petite excursion que je fis sur les côtes de l'Épire, un papa qui jouissait d'un tel crédit au milieu de ses paroissiens, que, sur sa simple réquisition, tout prenait les armes dans le canton. Ali, qui n'a jamais pu le réduire, offre un prix énorme de sa tête.
Ce prêtre soldat, suivi de son clergé ou de son état-major, est venu me visiter et me demander l'amitié des Français.