Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots. Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans, sans savoir pourquoi.
Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, i Piombi (les plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres étroites et basses de véritables fournaises.
Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui tapissent ses murs et ses voûtes.
Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du Squitinio, peinte en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de l'histoire de Louis XIV.
Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance, acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer, et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme, souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité.
Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste, élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur; singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: Locus Marini Falieri decapitati pro criminibus, place de Marin Falier, décapité pour ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs!
Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste, sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le Jugement dernier de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action dans le Jugement dernier, et cette action se communique au plus froid des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et ce calme vous gagne.
Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande infortune. C'est par son Enfer que le Dante est connu; on le relit dix fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son Paradis!
Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm. (Év. selon saint Luc, c.v.)
Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle, mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui séduit le diable.