De plus, il fallait, en usant de vitesse, prévenir les puissances à qui ces îles convenaient; à Naples qui songeait à faire valoir sur elles de vieilles prétentions; à l'Angleterre qui ne tarderait guère à les convoiter; à la Russie qui avait déjà lié des intelligences avec les insulaires dont neuf dixièmes sont, ainsi qu'elle, de la communion grecque.

L'escadre mit à la voile le 13 juin 1797. Elle était composée de deux frégates françaises, la Sensible et l'Artémise, de plusieurs vaisseaux vénitiens de diverses grandeurs, et même de galères. Vu l'urgence et vu le dépenaillement où se trouvait la marine ducale, on avait armé tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait quinze cents hommes. Les vaisseaux vénitiens étaient commandés par des officiers vénitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade à la circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre d'amiral depuis la révolution, prétendait en cette qualité commander la flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut néanmoins d'obéir à un simple capitaine de frégate français, qui commandait la Sensible, le capitaine Bourdé. La fermeté que celui-ci montra en cette occasion démontra si pleinement à ce pantalon[10] la vanité de ses prétentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la campagne. L'amiral vénitien conçut qu'il serait difficilement le maître là où il y avait quinze cents Français plus disposés à le jeter à la mer qu'à lui obéir.

La traversée fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent, soit parce que l'allure pesante des bâtimens de Saint-Marc secondait la mauvaise volonté du gouvernement provisoire qui les avait armés. Quand on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui règle celui du convoi.

J'étais à bord de la Sensible; je n'eus que lieu de m'en féliciter. Le capitaine Bourdé était un excellent homme. À l'instruction nécessaire aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les voyages. De plus, il avait le goût de la littérature et se plaisait à en entendre parler. Ses conversations abrégèrent souvent pour moi l'ennui de la route. Il ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre agréable ou du moins supportable.

Un matin il m'éveille: «Voulez-vous voir une trombe?» me dit-il. En effet, il s'en formait une à l'horizon. Je la vis, tournoyant sur elle-même, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phénomène ne menaçait-il personne, et se manifestait-il à trois ou quatre lieues de nous.

Rien de désolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilité du pénon qui pend perpendiculairement à la verge à laquelle il est attaché, vous désespère. On aimerait mieux le voir agité par le vent contraire. Sur treize jours nous en passâmes huit au moins sans plus avancer qu'un vaisseau à l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la chaloupe en mer, et l'on se visitait réciproquement. Dans une de ces visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait l'Artémise; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le prouve comme le récit de ses aventures. En voici un échantillon.

Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine marchande, et fait quantité de voyages sur des bâtimens de commerce. Il avait même, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la défection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nommé capitaine d'un petit bâtiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais. Il s'était signalé dans plusieurs rencontres par une habileté égale à sa bravoure, et avait ramené plusieurs prises dans nos ports, quand attaqué par un bâtiment de force supérieure au sien, il est pris à son tour. On le conduisait avec deux de ses officiers à Plymouth, sur son propre bord. Ne se défiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui commandait la prise, et dont l'équipage était aussi nombreux que la prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses officiers. Le reste de son monde était dans l'entrepont. «Je me charge de celui-là, chargez-vous de ceux-ci», dit Standelet à ses hommes; et les trois Anglais sont jetés à la mer; puis, fermant l'écoutille, il s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On s'aborde. Standelet se bat en désespéré, tue encore quelques soldats au roi George; mais, accablé par le nombre, et mis hors de combat par plusieurs coups de sabres qui lui coupèrent les nerfs du bras droit, il est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth. Arrivé là, il s'attendait à être traité avec la dernière rigueur. Les Anglais délivrés criaient vengeance; l'amirauté ne leur donna cependant pas satisfaction. Comme il était constant que le capitaine français n'avait pas engagé son honneur, «Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?» leur répondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous les égards que réclamaient ses blessures et que commandait son courage. Bien plus, après avoir reçu sa parole, on lui permit d'aller à Londres se faire traiter, et attendre qu'il fût échangé. Là, il fut l'objet de la curiosité publique comme il l'avait été à Plymouth. Chacun voulait voir un si brave homme. Il n'eût pas été plus honoré en France en y amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, où il était amené prisonnier.

Le 16 juillet enfin, nous reconnûmes les côtes de Corfou.

Dès que nous fûmes entrés dans le canal qui sépare cette île de l'Épire, impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps était superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier l'aspect que la nature offrait ce jour-là. Jamais l'azur du ciel ne m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'était montrée à moi teinte d'un bleu aussi céleste. C'est ce jour-là que, pour la première fois, je compris le sens de coeruleus que Virgile donne à l'Océan, qui jusqu'alors m'avait paru plus verdâtre que bleuâtre. D'où lui venait cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il réfléchissait? L'illusion était si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de ma main pour m'assurer que cette eau n'était pas imprégnée d'une matière cérulée. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, même dans le flot qui oscillait près des lames du cuivre rouge dont notre frégate était doublée.

J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'était un de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de patrie réelle; c'était un de ces aventuriers que les tourmentes populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils étaient, deviennent en un moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-là avait fortement contribué à la révolution de Venise, et son effroyable libéralisme lui donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement vénitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait faire, s'était empressé de le récompenser. Il avait permis qu'il prît l'uniforme et les épaulettes de je ne sais quel grade, dans une légion qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de confiance, il l'avait envoyé à Corfou, certain que l'autorité française le mettrait à la raison, comme cela se fit.