Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacèrent d'abord l'image du Christ; et comme les noms du Père et du Fils sont rappelés dans toutes les prières du chrétien, les noms de Marat et de Lepelletier, qui eurent leurs dévots, furent insérés dans les formules que les présidens des clubs révolutionnaires adressaient aux visiteurs étrangers en leur donnant l'accolade fraternelle. C'était aux noms de Marat et de Lepelletier qu'on les avait salués: c'était aux noms de Marat et de Lepelletier qu'ils rendaient la politesse.

On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'étaient cependant pas des divinités; or la populace voulait une divinité. On lui donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-là avait du moins un des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se montrer nulle part.

Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en Raison, la première femme venue, pour peu qu'elle fût complaisante et passablement tournée, était intronisée sous ce nom, soit sur un autel où on l'encensait, soit sur un brancard où on la promenait. Pieds nus, bras nus, la tête ornée du seul diadème qui osât alors se montrer en France, elle recevait les hommages des mortels, excepté toutefois de ceux qui, n'oubliant pas qu'elle était leur voisine ou leur commère, la désignaient par des noms qui n'étaient ni moraux ni poétiques. La femme de Momoro l'imprimeur[48] débuta la première dans ce rôle auquel la nature ne l'avait pas appelée, autant que j'en ai pu juger en 1800, quand elle vint réclamer dans mes bureaux[49], en qualité de ci-devant divinité, son traitement de réforme, ou sa pension de retraite. Elle me parut difforme, grossière et passée comme le régime qu'elle représentait.

Plus d'une personne lui succéda dans les honneurs divins. Entre celles qui parurent y avoir du moins les droits de la beauté, on remarqua Mlle Aubri, belle et bonne fille, qui représentait aussi la Gloire dans les dénoûmens à l'Opéra. Ce dernier rôle lui profita moins que celui de la Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque façon qu'on l'entende.

Le respect qu'on portait à des déesses qui, semblables à celles de la fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientôt. Comme ce paysan qui ne pouvait croire à la vertu d'un saint qu'il avait vu poirier, le peuple ne pouvait croire à des divinités sur la nature desquelles il avait tant de certitudes.

À ces déesses, inventées par Chaumette, Robespierre substitua son Être-Suprême, être qui, dépouillé de tout symbole, se présentait sous la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de souverain pontife. N'était-ce pas donner à penser qu'il avait intention d'unir le sacerdoce à l'empire, et de se faire pape en France où il était déjà dictateur? Que telle ait été ou non son ambition, cette démonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu être prophète en son pays.

Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des réformateurs de l'époque ne l'a trouvé. L'apostolat de Laréveillère-Lépeaux ne fut guère plus heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins sérieusement. Les théophilantropes n'eurent tout juste que le temps d'être ridicules. Plus ennuyée qu'édifiée de ce culte sans pompe, la populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a traité depuis les Saint-Simoniens qui, dans leur philantropie, sont moins philantropes peut-être. Les théophilantropes se croyaient respectables parce qu'ils étaient maussades, et graves parce qu'ils étaient ennuyeux. Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice à travers les vitres de Saint-Méry. Quelque affamé de religion que fût le peuple, il ne put goûter la cuisine de ces bons apôtres.

Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce qu'on lui avait ôté. L'apostasie des prêtres avait discrédité l'ancienne religion; le peuple n'était plus chrétien; mais il ne voulait pas être païen, et il ne pouvait pas être philosophe. Il fallait amuser cet enfant avide de spectacles et incapable de réflexion. On le régala de fêtes publiques; à tout propos on en inventait. Une victoire, un supplice, une apothéose, un sujet de deuil ou d'allégresse, tout devenait l'occasion d'une solennité. Les factions s'emparaient tour à tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient célébré par une fête le patriotisme du maire d'Étampes, qui s'était fait tuer en réclamant respect pour la loi; les amis du désordre célébrèrent par une fête la révolte du régiment de Châteauvieux; et tout cela à la grande satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui défilaient sur le boulevard, remplaçaient les processions de Saint-Roch et de Saint-Eustache.

On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des intérêts actuels.

Ces fêtes avaient le caractère de l'événement auquel elles se rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir été ordonnée par des cannibales. L'arc, élevé au milieu d'une voie triomphale dont les colonnes occupaient le boulevard italien, était orné de bas-reliefs peints qui retraçaient les massacres du 6 octobre et du 10 août, et de trophées, modelés en pâte de carton, où se groupaient les dépouilles des gardes-du-corps, surmontées des têtes de ces malheureux auxquelles on avait laissé leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les reconnût pas. J'en parle pour l'avoir vu.