Cinq cents hommes occupent la place. Une patrouille de cinq soldats paraît enfin! je leur ordonnai de diviser le rassemblement avec le plus de précaution possible, et dans le fait elle y avait réussi, quand cinquante grenadiers que j'avais requis vinrent s'emparer des postes.
Il fallait réunir la municipalité. Je parvins à déterrer un de ses membres, que je chargeai par écrit, sur sa responsabilité, de convoquer ses collègues sous une heure.
Cependant, le général Gentili, averti, descend sur la place, fait au peuple une harangue à la fois paternelle et militaire, promet protection à tous les bons citoyens, et menace de faire fusiller le premier qui manquera de respect aux officiers municipaux. On se tait; je cours chercher les Juifs, que je trouve cachés dans la forteresse; ils s'accrochent à mon bras, et me suivent plus morts que vifs, en m'assurant que tout est écrit là-haut, et qu'on ne peut fuir sa destinée. J'invite la municipalité, rassemblée non sans peine, à tenir désormais une contenance plus digne des magistrats du peuple, à procéder sur l'heure à la nomination d'un comité de salut public, qui rechercherait les auteurs de la sédition, et à se confier dans la force des Français. Là commence la comédie. Tous les membres voulaient des gardes: l'un parce qu'il était Latin, l'autre parce qu'il était Grec, l'autre enfin parce qu'il était Juif. «S'il fallait, pour vous garder, autant de braves gens qu'il y a chez vous de poltrons, répondis-je à l'archevêque, qui voulait pour lui seul une division tout entière, l'armée d'Italie n'y suffirait pas; d'ailleurs vous n'êtes pas Juif.» Il convint du fait, et n'en fut pas moins présenter sa requête à Gentili, qui le reçut à peu près comme moi.
Telle est, général, l'histoire de cette grande journée. Un des principaux instigateurs du trouble est arrêté; il a paru fort étonné qu'un gentilhomme fût mis au cachot. Cet homme, nommé Danieli, est le chef d'une famille connue par son insolence et ses vexations, et qui se faisait fort de son crédit auprès de l'ancien gouvernement.
Le général Gentili a fait publier une proclamation dans laquelle il rappelle ce qu'il promettait dans la première, et déclare qu'il maintiendra de toute sa force la validité du contrat passé entre le peuple corfiote et nous le jour de notre arrivée. Tout est calme aujourd'hui, et nous espérons que ce mouvement sera le dernier. Ce peuple est aussi lâche qu'ignorant.
Je remplis auprès du corps municipal l'office de commissaire du gouvernement; je le redresse toutes les fois qu'il veut s'écarter de la ligne. Le secrétaire me donne tous les jours copie du procès-verbal de la séance.
J'espère, général, que vous approuverez la conduite que j'ai tenue dans cette circonstance, et que vous voudrez bien nous faire connaître au plus tôt vos intentions sur la destinée de Corfou. Nous ne savons si nous sommes chez des Vénitiens ou chez des Français.
Veuillez aussi, général, me faire connaître votre décision relativement au projet dont je vous ai fait part. Les besoins augmentent tous les jours, et nos ressources à Zante et à Céphalonie sont aussi nulles qu'à Corfou. Toutes les caisses sont vides.
J'ai prié Leclerc de vous présenter une requête en mon nom. La difficulté du voyage de Grèce me ferait préférer de revenir près de vous par l'Italie méridionale. Nous ne sommes qu'à vingt-cinq lieues d'Otrante. Si je pouvais vous être de quelque utilité à Naples, ce serait avec un double plaisir que je ferais ce voyage.
Mon séjour ici n'est plus d'une grande utilité, et je n'aurai plus rien à faire dans les îles du Levant quand j'aurai vu Zante et Céphalonie. Me procurer les moyens de voir le tombeau de Virgile, dont j'ai vu le berceau, serait vous créer de nouveaux droits à ma reconnaissance, qui pourtant ne peut pas être augmentée.