La censure n'était point autorisée. La loi rendait bien l'auteur responsable du désordre excité par la représentation de son ouvrage, ce qui m'embarrassait peu; mais elle portait de plus que l'administrateur du théâtre dans lequel le désordre aurait lieu en serait aussi responsable, et celui-ci s'en embarrassait fort.
«L'approbation de la police, disait-il, le mettrait à couvert de tout risque. Assuré que vous êtes de ne donner lieu à aucune censure, ne vous opposez pas à ce que je fasse en mon nom la communication demandée; c'est à votre insu que cela sera censé s'être fait: votre dignité d'auteur ne serait pas compromise par cette démarche qui donnerait toute sécurité au directeur.
—Faites ce que vous voudrez, lui répondis-je; mais souvenez-vous bien que je ne me soumettrai à aucun changement prescrit par un abus d'autorité.»
La répétition se continue; et quoique dénuée de tout appareil, la pièce produit une vive émotion sur plusieurs personnes qui m'avaient demandé la permission d'assister à cet essai, et entre autres sur les dames de Bellegarde, femmes non moins sensibles que gracieuses, sujets excellens pour ces sortes d'épreuves. «À demain», me disait-on, en m'annonçant un succès infaillible. Au milieu du groupe qui m'escomptait mon ovation, survient le directeur. «Me rapportez-vous ma pièce?—La voilà. Le censeur, ainsi que je vous l'ai dit, s'est conduit le mieux du monde.—Il n'a rien retranché, j'espère?—Presque rien: voyez.»
Que vois-je! Sur la première page, en tête de laquelle était inscrit le visa, était inscrite aussi cette note:
«Observer les coupures indiquées dans la première scène, et quelques autres légers changemens dans le cours de la pièce. Supprimer soigneusement autel, prêtre, et par conséquent la formule du rituel romain pour la célébration des mariages; les institutions religieuses de Venise surtout, relativement aux mariages, étant les mêmes que celles que nous voulons changer parmi nous, et auxquelles tiennent avec tant d'opiniâtreté les prêtres et leurs crédules ou perfides suppôts; il serait scandaleux de présenter sur la scène gravement un pareil spectacle. Ces observations sont de rigueur.»
Le chef de la Ire division,
CORDERANT.
Sans consigner ici tous les vers dont la suppression était exigée, je me bornerai à citer ceux qui suivent, ils suffiront pour faire connaître l'esprit dans lequel s'était exercée cette censure.
Malheur à tout pouvoir qui croit par l'injustice
De sa grandeur sanglante assurer l'édifice!
Il croulera bientôt avec son faible appui,
Et le sang innocent retombera sur lui.