Cette pièce, qui paraît peut-être aujourd'hui faite avec quelque timidité, était très-hardie pour l'époque et présentait plus d'une innovation. Jusqu'alors on n'avait guère osé fonder l'intérêt d'une tragédie sur des intérêts de famille débattus entre de simples citoyens. D'après les préjugés régnans, c'était tout au plus la matière d'un drame qu'une action qui n'avait pas pour objet le renversement d'un État, ou l'assassinat d'une tête couronnée, ou des amours, aux vicissitudes desquels les destins d'un empire ne fussent pas attachés.

Le style même de cet ouvrage était une innovation, et ce n'était pas la moins dangereuse de celles que j'osais me permettre. Chénier, poète si estimable sous tant de rapports, avait monté le style tragique à la hauteur du style épique, et le parterre était accoutumé à prendre quelquefois de grands mots pour de grandes idées. C'était s'exposer beaucoup que d'attendre ses effets d'un langage simple, expression naturelle des sentimens communs à tous, et de ne chercher que dans la pensée l'élévation que tant d'auteurs ne cherchent que dans la sonorité des phrases.

En dépit des préjugés et des préventions, les Vénitiens eurent une longue série de représentations. Ils me firent quelque honneur, mais c'est à peu près tout ce qui m'en revint; le produit presque entier de cet ouvrage me fut enlevé par la faillite du directeur. Je ne parlerais pas de ce fait, s'il ne me rappelait un mot d'une impertinence vraiment comique.

Impatienté des mauvaises défaites de ce banqueroutier qui, encaissant tous les soirs l'argent qui me revenait, me répétait sans cesse qu'il n'avait pas d'argent pour me payer, comme je lui disais: «On saura vous en faire trouver.—Qu'on m'en fasse trouver, me répondit-il, on me rendra un grand service.» Ce mot ne serait pas déplacé dans la bouche d'un marquis de l'ancienne cour.

Le jeu des acteurs contribua beaucoup, j'aime à le dire, à l'effet de cette pièce, brillant de toutes les grâces de la jeunesse, Talma y jouait avec une femme qu'il aimait et dont le talent s'accordait merveilleusement avec le caractère du rôle que je lui avais confié. L'illusion dans les scènes où ils se trouvaient ensemble était complète: ce n'étaient plus des sentimens simulés, mais réels.

Baptiste l'aîné fut excellent dans le personnage de Capello.

Pour complément de succès, l'ouvrage fut parodié sur plusieurs théâtres, et parodié même sur celui du Vaudeville par Barré et Radet, que je voyais habituellement soit chez des amis communs, soit dans des pique-niques. Ils se disaient mes amis. C'était la troisième preuve d'amitié de ce genre qu'ils me donnaient: je ne les en aimai pas davantage.

CHAPITRE VI.

Et moi aussi j'ai un Sosie.—Son histoire.—Kosciusko.

Avant de clore l'article des Vénitiens, racontons une anecdote qui s'y rattache.