«En effet, le faux Arnault, instruit de ce qui se passait, n'avait pas attendu qu'on le mît à la porte; il avait incontinent quitté Naples. Où était-il allé? C'est ce que nous ignorons absolument.»
Là pourtant ne se termine pas l'histoire de mon homonyme; il y manque un troisième chapitre, dont je n'ai eu connaissance qu'un an après. C'est d'une personne attachée à la légation française à Florence que je la tiens.
Notre homme, ainsi que je l'ai dit, attendait que le général Macdonald l'employât. La mission qu'on ne lui donna pas, il se la donna lui-même. Il n'avait fait que traverser Rome en revenant de Naples. Muni d'une fausse commission du général en chef, il court de là à Viterbe, et s'y fait reconnaître commandant de la place. «Les circonstances sont difficiles, dit-il aux magistrats du lieu qu'il a convoqués; l'armée a besoin de ressources extraordinaires pour y faire face; toutes les villes du territoire affranchi par les Français doivent contribuer en raison de leurs moyens à les lui procurer. Voici la contribution à laquelle votre ville est taxée. Elle doit être payée dans les vingt-quatre heures, vu l'urgence. Songez que vous êtes responsables de l'exécution de cet arrêté.»
Le désordre qui régnait alors en Italie peut seul expliquer l'excès d'impudence de ce personnage et l'excès de crédulité des magistrats de Viterbe. La somme ayant été payée dans le délai prescrit, le commandant décampe et va droit à Florence. «Là, bien que par intérêt de sûreté il dût reprendre son propre nom, le nom qu'il tenait de son père, c'est encore sous votre nom qu'il se présente au ministre de France, me dit la personne de qui je tiens ces derniers détails, et sous votre nom qu'il se fait accueillir dans la société (on me faisait par trop d'honneur). Un seul intérêt, dit-il, l'a conduit dans cette ville fameuse, l'amour des arts; il ne laisse pas ignorer qu'il cultive les lettres, et qu'il a même composé une tragédie de Marius. Un ami des arts, un ami des lettres est toujours bien reçu dans la patrie du Dante; à plus forte raison un auteur tragique. Il n'y est personne qui n'ait fait honneur à votre nom, personne, y compris le superbe Alfiéri, qui se trouvait pour le moment sur les bords de l'Arno. Il paraissait d'abord plein d'estime pour vous: mais il en rabattit bientôt, et vous conviendrez qu'il n'eut pas tort, quand vous aurez entendu ce qui me reste à vous raconter.
«Cédant aux instances du tragique de Paris, qui lui avait débité tout Marius d'un seul trait, le tragique d'Asti avait consenti à lui lire une de ses tragédies, son Antigone. «Voilà une oeuvre vraiment admirable, lui dit votre représentant; et vous avez trouvé tout cela dans votre tête! Les plus grands poëtes n'ont rien inventé de plus parfait.—J'ai trouvé cela dans Sophocle, vous le savez aussi bien que moi, reprend l'Italien.—Dans Sophocle! à d'autres. Ne croyez pas me faire prendre le change. A-t-il jamais rien fait qui ressemble à cela?—Mon Antigone est à peu près calquée sur la sienne.—Est-ce qu'il a fait une Antigone?»
«À cette question faite avec l'accent de la bonne foi, quand elle prend l'accent gascon, Alfiéri fit une grimace pareille à celle du dauphin qui reconnut un singe dans le naufragé qu'il avait pris pour un homme. «Un auteur tragique ne pas connaître les tragédies de Sophocle!» disait-il quand il parlait de ce fait, et il en parlait à tout propos. Mais ne froncez pas les sourcils. Vous avez été réhabilité dans son esprit.
«Il y avait plusieurs mois que le citoyen en question mettait votre nom en honneur dans la ville des Médicis, menant grand train, vivant joyeusement, estimé sous tous les rapports, excepté sous celui de l'érudition; loin de penser à quitter Florence, il paraissait disposé à s'y établir. Une dame à qui il avait su plaire, une dame noble et riche, était, disait-on, déterminée à lui donner sa fortune en échange de son nom. Le jour où serait signé le contrat qui devait conclure ce marché était fixé, quand on apprend que cet homme aimable a disparu.—Avec la dot comme Crispin quand il se donna pour Damis?—Avec les reliquats d'une contribution qu'il avait, de sa propre autorité, prélevée sur la ville de Viterbe, et qu'il lui fallait mettre ainsi que sa propre personne en lieu de sûreté.
«Pendant qu'il s'endormait à Florence, on ne s'endormait pas ailleurs; la concussion dont je vous parle avait été dénoncée au général en chef, qui l'avait déférée à un conseil de guerre, lequel avait condamné le concussionnaire aux galères, non sous votre nom toutefois: c'est sous le sien propre qu'il a subi la peine qu'il avait méritée sous le vôtre; car, découvert dans la retraite où il s'était caché avec les débris de sa fortune, il a subi quelque temps après sa sentence, dont ampliation avait été envoyée à notre ministre à Florence, avec injonction de requérir du grand-duc l'extradition du condamné.»
Tout me porte à croire que l'intrigant d'Olinville et celui de Florence ne sont qu'un. Voilà un homme sur lequel j'ai des représailles à exercer. Il peut être tranquille cependant: je ne me prévaudrai jamais contre lui de la loi du talion. S'il s'est paré de mes oeuvres, je ne me parerai jamais des siennes. Prît-il mille fois encore mon nom, je ne prendrai jamais une seule fois le sien.
Le moins plaisant de tout cela n'est pas que ce soit moi véritablement que le ministre de France ait cru accueillir en lui, et qu'il l'ait par cela même étayé de tout son crédit. Ce ministre, avec qui j'avais eu l'hiver précédent à Paris une conversation sur les dispositions de la cour de Florence à notre égard, saisit cette occasion pour me témoigner sa reconnaissance. Je n'ai pu que lui en savoir gré. Mais j'ai peine à concevoir qu'il ait pu me reconnaître dans l'homme qui me faisait l'honneur de se donner pour moi. Je n'ai rencontré cet homme qu'une fois dans ma vie. Je ne sais s'il me ressemble, mais je sais que je serais peu flatté de lui ressembler.