Prévenu de son intention, j'y allai, moi, pour m'amuser aux siens, et jamais je ne m'y suis tant amusé.
Il devait se déguiser en fantôme, c'est-à-dire muni d'un appareil qui le grandissant de quelques pieds, supportait une tête de poupée couverte d'un masque livide et encapuchonnée d'un drap de lit, dans lequel il était enveloppé lui-même, et qui lui tombait jusqu'aux pieds. Je m'y rendis visage découvert, mais muni d'un masque de papier comme ceux que fabriquent les enfans, et sur le front duquel étaient écrits en gros caractères ces mots: Mon voisin s'appelle Lenoir.
Ayant reconnu mon homme à sa taille gigantesque, je perce, non sans quelque peine, la foule qu'il divertissait par ses saillies, et je me place à côté de lui, persuadé qu'il ne tarderait pas à m'attaquer. En effet, dès qu'il m'aperçoit, il m'adresse d'une voix qui semblait sortir de son ventre de spectre, plusieurs plaisanteries assez piquantes que je n'avais pas l'air de comprendre. «Qui diable, est ce masque-là? me disait-on.—Je ne sais; un revenant, peut-être, mais non certainement un esprit.» Le revenant de me lutiner de plus belle; et comme il ne m'épargnait pas, feignant un mouvement d'humeur, je lui tourne le dos, et tirant de ma poche mon masque de papier, je le mets sur ma figure. Mon voisin s'appelle Lenoir, dit aussitôt une personne qui se trouvait près de moi. À ce propos, qui est répété par chaque lecteur, le revenant décampe et va se réfugier dans un autre salon. Je lui laisse le temps d'y rassembler un autre groupe; et dans le moment où plus gai que jamais il jouissait, sous le plus parfait incognito, du succès de ses malices, je viens me replacer à côté de lui, feignant toujours de ne pas le reconnaître. Ses attaques de recommencer. J'y réponds de mon mieux; puis, feignant de nouveau l'impatience, et lui tournant brusquement les talons, je reprends mon masque. Tous les gens qui savaient lire, et il y en avait là, quoique je ne fusse guère entouré que de nouveaux riches, tous les gens qui savaient lire de répéter: Mon voisin s'appelle Lenoir. Le revenant transporte sa scène ailleurs. Je l'y poursuis, et grâce au même procédé, je le force de nouveau à déménager. N'y concevant rien, il se fait enfin connaître à moi: «Conçois-tu, me disait-il, que je sois deviné de tout le monde? je n'ai donné mon secret à personne.—Si tu me l'avais donné, lui dis-je, personne ne l'aurait deviné; mais je ne me suis pas cru obligé de garder un secret que tu ne m'avais pas confié. Au reste, c'est en me masquant que je t'ai démasqué, ajoutai-je, en lui montrant mon visage de papier.» Il rit de bon coeur de ce tour-là, et me promit de ne plus revenir au bal sans moi.
Nous y revînmes; mais nous ne nous y amusâmes plus, faute de trouver non pas à qui parler, mais qui nous répondît; cette sorte d'escrime étant là le plaisir par excellence. Un galant homme peut s'y livrer, mais il ne doit le faire qu'avec réserve: au bal comme ailleurs, la liberté a ses restrictions, elle permet de pincer, mais non pas d'écorcher; elle permet la plaisanterie, mais non pas l'outrage. L'homme honnête ne dit rien sous le masque qu'il ne dirait à visage découvert.
Que d'honnêtes gens sous ce rapport n'étaient pas des gens honnêtes! Ces ménagemens s'accordaient peu avec les moeurs un peu brutales que la révolution nous avait faites. J'en ai eu plus d'une preuve. Et la civilisation, dit-on, s'est perfectionnée! Puissions-nous avoir gagné en civilisation ce que nous avons perdu en civilité!
Rapportons à ce propos une des répliques les plus gaies et les plus malicieuses qui aient été faites sous le masque.
Dans un bal où je donnais le bras à Mme Hainguerlot, femme aussi bonne que spirituelle, aussi bonne que possible, et néanmoins assez maligne (tout cela s'arrangeait en elle), un masque, dont je ne puis dire la même chose, nous poursuivait, nous harcelait de ses importunités. Vêtu d'un costume évidemment réformé de l'Opéra, costume fripé qu'il achevait de salir, sur un tricot couleur de chair qu'une tunique bleue couvrait à demi, il portait un carquois en sautoir: c'était une caricature vivante de Cupidon. À l'oripeau qui ceignait son front, à l'arc doré sur lequel il s'appuyait, aux ailerons accrochés à ses épaules, il était impossible de la méconnaître. Comme nous ne faisions pas attention à lui: «Regardez-moi donc, nous disait-il, regardez-moi donc! je suis l'Amour.—Tu n'es certainement par l'amour propre», repartit Mme Hainguerlot.
Cette finesse, cette vivacité caractérise l'esprit de cette dame et dominait dans ses discours: aussi sa société intime, qui se composait de gens d'un esprit analogue au sien, était-elle des plus aimables. Pour le prouver, il suffirait d'en nommer les principaux membres: c'étaient habituellement Lenoir, Méhul, Digeon et quelquefois Hoffmann, noms auxquels je dois ajouter celui de Pérault son frère, homme de l'originalité la plus piquante. Si passionné que je sois pour la musique, et l'on en faisait de bonne chez elle qui l'aimait passionnément, combien je préférais sa conversation aux concerts les plus brillans! combien nous préférions le petit cercle qu'elle animait aux nombreuses réunions où nous ne l'entendions que chanter, et qui, bien qu'elle chantât à merveille, étaient pour nous des soirées presque perdues!
Elle donnait souvent aussi de grands dîners. Ses convives étant pour la plupart des gens avec lesquels son mari était en relation d'affaires, gens plus importans qu'amusans; ces dîners, même en dépit de ses saillies, nous auraient autant contrariés que ses concerts, si un homme qu'elle n'oubliait guère d'inviter ces jours-là n'avait pas eu le talent de changer en comédie des plus amusantes ces séances qui ne promettaient que de l'ennui.
Cet homme était Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs parisiennes, à cette époque, serait y laisser un vide.