Paris ne se ressentit nullement de tant d'agitation. Paris vit avec plus de joie que de surprise une révolution également prévue et désirée. Le peuple y donna hautement l'approbation qu'on donne à une mission bien remplie. Les fonctionnaires publics l'imitèrent. Fouché ne fut pas le dernier à se ranger du côté de la victoire. Dès que l'événement eut prononcé, sortant de son lit, il accourut offrir au plus fort toute l'activité de la police qui jusqu'alors ne l'avait servi que par son inaction; il se fit un mérite d'avoir de son propre mouvement suspendu le départ tant des courriers que des diligences, d'avoir ordonné la clôture des barrières et pris enfin toutes les mesures usitées en cas de révolution pour rompre toute correspondance entre la capitale et les départemens.

«Pourquoi ces précautions? dit Bonaparte; nous marchons avec la nation et par sa seule force. Qu'aucun citoyen ne soit tourmenté, et que le triomphe de l'opinion ne ressemble pas à celui d'une minorité factieuse.» Sentimens honorables qu'il eut l'occasion de reproduire le soir même dans un conseil tenu aux Tuileries. Comme on y proposait d'arrêter quarante chefs de l'opposition législative, qui, formés en conciliabule, délibéraient avec les chefs de la démocratie sur les moyens de prévenir la ruine totale de leur parti: «J'ai juré ce matin, dit Bonaparte, de protéger la représentation nationale, je ne veux pas violer mon serment.»

Il se flattait en effet de terminer sans violence une révolution voulue et sanctionnée par l'intérêt public: il ne fut pas assez heureux pour cela.

Satisfait toutefois du présent, et plein de confiance pour l'avenir, il ne voulut pas laisser un moment la nation incertaine du but qu'il se proposait en acceptant, ou, si l'on veut, en saisissant le pouvoir. «Si dans un mois, nous dit-il chez lui, où nous allâmes Regnauld et moi le féliciter sur le succès de la matinée; si dans un mois la paix générale n'est pas faite, dans quatre nous serons sur les bords de l'Adige. De toute manière c'est la paix que nous venons de conquérir: voilà ce qu'il faut annoncer ce soir sur tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans tous les journaux, ce qu'il faut répéter en prose et en vers et même en chansons, et c'est vous que cela regarde, ajouta-t-il gaiement en s'adressant particulièrement à moi; car il est bon d'employer toutes les formes d'expression pour se mettre à la portée de toutes les intelligences,—Cela ne me regarde plus, général, lui répondis-je en riant aussi. Agent d'une noble conspiration, il me paraissait assez piquant de chansonner pour elle au pied de l'échafaud, de fredonner sous la hache. Ce n'était pas déroger à la dignité tragique. À présent que le danger est passé et qu'il ne s'agit que de chanter sous la treille, c'est tout autre chose; cela ne regarde plus que les chansonniers.»

Les couplets qu'il désirait furent faits par Cadet-Gassicourt et par un autre chansonnier d'esprit un peu moins jovial. On serait fort surpris, si je nommais l'associé qui l'aida dans cette tâche, et de concert avec lui chanta la déconvenue de la législature sur l'air de la fanfare de Saint-Cloud.

Le général voulut nous retenir à dîner. Nous lui demandâmes la permission de ne pas manquer à un engagement que nous avions pris avec quelqu'un de moins heureux que lui. «À demain donc, à Saint-Cloud, nous dit-il; mais ne partez pas sans avoir vu le ministre de la police.»

CHAPITRE VI.

Journée du 19 brumaire.—Conseils de Fouché.—Le Corps-Législatif s'assemble à Saint-Cloud.—Création du consulat.

Un gouvernement avait été détruit le 18 brumaire, un gouvernement devait être édifié le 19. Quel serait ce gouvernement? C'est ce que dans les classes supérieures chacun se demandait pendant le court intervalle qui sépara les deux périodes de la révolution accomplie en ces deux journées. Le peuple seul attendait avec confiance le dénoûment de ce grand drame dont Bonaparte était le héros autant par la force des choses que par sa propre volonté.

La tâche qu'il avait à remplir était toutefois plus difficile qu'il ne l'avait présumé. La force, qu'il savait mettre en usage avec tant d'habileté, était la dernière ressource à laquelle il voulait recourir; il lui fallait donc disposer les choses de manière à paraître céder à la volonté générale quand tout obéissait à la sienne. Bien plus, il lui fallait amener les républicains eux-mêmes à sanctionner une révolution qui menaçait les institutions républicaines. Cela était-il possible? Un corps délibérant, un corps où il y a autant de volontés que d'individus, ne se manie pas aussi facilement qu'une armée où des milliers de têtes n'ont qu'une même volonté. Le succès de la veille ne garantissait pas celui du lendemain.