L'amusement qui nous avoit arrêtés sur la Montagne ayant consumé une grande partie du jour, notre Interpréte nous fit craindre que si l'admiration nous retenoit plus long-tems à considerer la plaine, nous ne fussions exposés à la rencontre de ces terribles animaux dont il nous avoit peint la férocité. Nous pressâmes notre marche. Toutes les Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en voir une pour prendre une idée de toutes les autres. Celle où nous arrivâmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande. On nous y reçut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les ruës. Il revint une heure après, avec une femme Angloise qu'il avoit rencontrée, & qui marquoit une joie extrême de se trouver avec trois personnes de son Païs. Elle s'étoit mariée en Hollande à un Tailleur, qui n'ayant pû se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'étoit déterminé à venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'étoit pas sans agrément, & le Capitaine qui conservoit son ancien goût pour le plaisir, lui ayant proposé en badinant de nous suivre, elle nous surprit par la facilité qu'elle eût à goûter cette offre. Nous profitâmes du moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille choses que nous n'espérions point d'apprendre de notre Interpréte. Elle nous dit que les Hollandois n'avoient guéres d'autre commerce avec les Naturels du Païs, que celui de l'or & des dents d'élephans. S'ils ont des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mêmes, le secret en est bien impénétrable, puisqu'après plusieurs années de séjour au Cap, elle ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assûra que dans divers tems de l'année, plusieurs nations Caffres leur apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits miroirs, les étoffes, & toutes les denrées qui servent à apprivoiser les Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens fabriqués. La plûpart sont entierement nuds, & d'une noirceur surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cruë. On ne leur connoît ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes formées de branches d'arbres, sont répanduës dans les montagnes, & n'offrent qu'un amas dégoûtant de saletés qui infectent l'air. Ils sont riches en troupeaux de toute espéce. À peu de distance du lieu où nous étions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus de cent mille bêtes à cornes dans une Nation qui n'est pas composée de plus de deux mille Nègres, & qui n'occupe pas plus de dix lieuës dans tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentées pour les civiliser n'ont abouti qu'à faire prendre au plus grand nombre la résolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse accoutumer quelques-uns à rendre des services réguliers dans les Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient à les apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidélité.

Le commerce qu'ils exercent eux-mêmes, non-seulemeut des prisonniers qu'ils font à la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit & quelque pouvoir, ne leur rapporte guéres que des liqueurs fortes & des ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent tout en usage pour s'en garantir. Il est arrivé plus d'une fois qu'au jour marqué pour les échanges, la plûpart se donnoient la mort par différentes voies, ou qu'ils se précipitoient dans la Mer en mettant le pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient frustrés de leur proie sans être en droit d'en faire un reproche à ceux de qui ils l'avoient reçûë. Malgré les précautions que l'expérience fait prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui réussissent à se délivrer de la vie pour éviter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans l'esclavage.

Au lieu de perdre le tems à visiter d'autres Habitations Hollandoises qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions déja vû dans la première, nous proposâmes à notre Interpréte de nous conduire le lendemain dans quelque canton habité par des Nègres. Il consentit à nous en faire voir un qui n'étoit qu'à quatre lieuës de Delpht, dans une gorge de la Montagne que nous avions traversée. Nos chevaux étoient assez bons pour nous faire espérer de revenir commodément avant la fin du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, étoit de se familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Nègres, pour nous faciliter le grand dessein auquel ses méditations se rapportoient continuellement. Il promit à l'Angloise de se charger d'elle à notre retour, & lorsque je lui demandai sérieusement à quoi il la destinoit, il me dit qu'elle pourroit être utile, en qualité de Servante, à ma femme & à mes enfans. Mais croyant pénétrer ses vûës, je le priai d'abandonner un projet qui blessoit la bienséance, & j'obtins de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui étoit lasse apparememt de son mari.

Les Nègres, dont nous visitâmes l'Habitation, étoient de la race des Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutumés à les voir sans effroi, & nous fûmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas mauvaise apparence, avec une espéce de pain composé d'une racine dont le goût approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples peaux de Mouton, avec la laine, préparées avec de l'excrément de vache & une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables à la vûë qu'à l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilisé. Elle habite la Côte orientale & méridionale. Les Hotentots sont agiles, robustes, hardis & plus adroits que les autres à manier leurs armes, qui sont la zagaye & les fléches. Ils vont même servir chez les autres Nations en qualité de Soldats. Leur exercice principal est la chasse. Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnées des élephans, des rhinoceros, des élans, des cerfs; & ce qui est extrêmement singulier, c'est, dit-on, qu'à les entendre parler des Hollandois, lors même qu'ils les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils les regardent comme des misérables, qui viennent cultiver avec beaucoup de peine les terres de leur Païs, au lieu d'y vivre en repos, ou de s'occuper comme eux à la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, rien ne peut représenter les horreurs de la vie qu'ils menent. Ils sont d'une saleté qui surpasse l'imagination, comme s'ils mettoient leur étude à se rendre affreux & dégoûtans. Ils se frottent le visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tête, ce qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des pièces de cuivre ou de verre. Les plus considérables parmi eux portent aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras, au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de petites peaux taillées exprès, ou d'intestins d'animaux, & se font des colliers avec de petits os de différentes couleurs. Mais quoique cette Nation soit horrible à la vûë, elle n'approche point, pour la férocité & la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interpréte nous fit des relations presqu'incroyables. Ma méthode dans ce Journal ayant toujours été de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vûës par mes yeux, je me suis contenté dans ces occasions d'écrire seulement les principaux traits que j'ai pû recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne donnent point au Païs des Caffres moins d'onze ou douze cens lieuës d'étenduë. Il est borné dans les terres par une longue chaîne de Montagnes. Les Portugais ont nommé Picos Fragosos celles qui s'avancent du côté du Cap de Bonne Espérance. Le mot de Caffre signifie sans Loi, il vient du mot Cafir ou Cafiruna, que les Arabes donnent à tous ceux qui nient l'unité d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans de ce Païs, parce qu'on a prétendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni Religion. Ils ignorent eux-mêmes que nous leur donnions le nom de Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a sû depuis, par diverses Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On comprend dans le Païs des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant d'or & d'élephans, qu'on a douté si ce n'étoit pas l'Ophir de Salomon. Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de Cuama, vis-à-vis de Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent vers le Cap de Bonne Espérance, & qu'on distingue par différens noms: les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.

Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est-à-dire, Hommes d'eau, sont à peu de distance du Cap, sous la conduite d'un Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitâmes. Les Garachouquas, sur-nommés Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce nom, parce qu'ils s'attribuent la proprieté du Cap de Bonne Espérance. Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou seize Villages à vingt-sept lieuës du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont ceux qui ont, comme je l'ai déja remarqué, plus de cent mille bêtes à cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frisée, ont le poil long, moucheté & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situés à plus de trois mois de chemin du Cap, & n'ont été connus que par l'infortune de quelques Voyageurs qui se sont égarés dans cette immense contrée. Les Cobinas sont au-delà de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans épargner les gens mêmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Nègres, & portent les cheveux fort longs. En 1713. ils dévorérent six Hollandois, que l'espérance de recueillir de l'or avoit fait pénétrer jusques dans leur canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y font également leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair cruë des bêtes qu'ils peuvent tuer avec leurs fléches & leurs zagayes. On trouve dans leur Païs des chevaux & des ânes sauvages, qui sont mouchetés de plusieurs couleurs très-vives. Les chevaux y sont bien formés. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachetés de jaune, de noir, de rouge & d'azur; mais la peau des ânes sauvages est marquée de blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portérent quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Espérance, & les donnérent pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la suspendirent dans la salle du Château, où ils nous la firent voir encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le bétail qu'ils peuvent enlever est regardé parmi eux comme une partie de leur chasse. Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se font une espéce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tête un parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent à plus de cent cinquante lieuës, & quelquefois à deux cens lieuës du Cap de Bonne Espérance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se couvrent quelquefois le corps de peaux de bêtes, embellies de grains de verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chèvres. Les hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud. Ces Caffres reconnoissent l'autorité d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour la première fois des Hollandois parmi eux, ils les reçurent avec une troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les régala de lait & de chair de Mouton; & les présens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais pénétré dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent sur la Côte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de bétail. Outre la qualité de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer à l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on nomme Dacha, & qui étant infusée dans l'eau, enyvre comme le vin le plus fort. On dit qu'ils tendent des piéges pour prendre des Lions, qu'ils les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'à les rendre capables de les suivre à la guerre, & de fondre sur leurs ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres été vûs des Voyageurs, on sçait seulement qu'ils sont fort riches en bétail.

En général les Caffres ont le teint bazané & olivâtre, quoique plusieurs Nations l'aïent d'un noir extrêmement foncé. Ils ont les lévres grosses, & le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, & vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les fléches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des charbons, de la chair de leurs plus méchantes bêtes, qu'ils ne tuent point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau délicat d'un Chien de mer, & ils n'en manquent point, car la Côte en est remplie. Les Caffres vivent fort long-tems, & la plûpart vont jusqu'à cent & six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les funérailles ils observent une cérémonie très-fâcheuse, car tous les parens du mort sont obligés de se couper le doigt de la main gauche, pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur extrême de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont généralement composées de branches d'arbres, & couvertes de jonc; à la réserve de quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de trente personnes. Il paroît que la Langue de toutes les Nations Caffres est à peu près la même; mais elle est si confuse & si mal articulée, que les Étrangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres apprennent assez facilement celle des Étrangers, & dans le voisinage du Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois. Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils reconnoissent un Être Souverain, mais ils ne pensent guères à lui rendre le moindre hommage. Ils poussent néanmoins des cris vers le Ciel, lorsqu'après un mauvais tems ils voyent que l'air commence à devenir plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects à la Lune lorsqu'elle commence à paraître, du moins si l'on en juge par l'ardeur avec laquelle ils passent alors toute la nuit à chanter & à danser.

S'il avoit pu nous rester quelque curiosité après avoir passé quelques heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regardé le Fort d'Hallenbock que les Hollandois ont construit à dix lieuës du Cap, & qui est devenu un lieu considérable par le grand nombre d'Habitans qui s'y sont établis. Il est fait pour arrêter les Sauvages, qui peuvent quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les autres Habitations tranquilles de ce coté là. Mais ayant peu de lumières à espérer dans une Place de Guerre, nous retournâmes au Cap le lendemain de notre départ.

J'y étois attendu par une disgrâce que j'étois fort éloigné de prévoir, & qui m'auroit été néanmoins beaucoup plus fâcheuse si elle eut été différée plus long-tems. Depuis huit jours que nous étions arrivés au Cap, on avoit eu le tems de réparer ce qui pouvoit manquer à notre Vaisseau, & nous pensions à nous remettre en mer au premier vent. Mais en partant vingt-quatre heures plûtôt, je me serois exposé au chagrin de ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passée à visiter les Habitations Hollandoises, il étoit arrivé au Cap un Vaisseau Anglois, qui ne s'étoit arrêté comme nous que pour quelques nécessités de Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'étoit parti de Londres qu'environ quinze jours après le nôtre. M. Sprat mortellement picqué de l'innocente tromperie qu'il avoit à me reprocher, avoit saisi la première occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit M. Rut, étoit chargé d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au premier lieu où il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compté de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris qu'avec un extrême étonnement que nous y étions depuis huit jours; & dans mon absence il avoit déja cherché à voir ma femme, mais il ne lui avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sçus bon gré en l'apprenant moi-même, parce que cette nouvelle, annoncée sans préparation, auroit causé trop de chagrin à toute ma famille. M. Rut m'ayant fait demande la permission de me voir, commença son discours par un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre à rendre à mon Capitaine, qui contenoit les mêmes ordres. Je me hâtai de lire la mienne. C'étoit une révocation de la Charge de Supercargoes dont j'étois revêtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit accordée dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible à l'outrage qu'il prétendoit avoir reçû par ma conduite, il étoit charmé de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma malheureuse famille qui alloit peut-être se trouver réduite à bien des extrémités fâcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoüe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai intérieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'eût rencontré au Cap, pour m'épargner une course dont le terme auroit augmenté mes embarras. Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'être enlevées, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui conviendroient à ma situation.