Nous aurions fait éclater notre joie par une décharge de toute notre Artillerie, si nous n'avions été retenus par la crainte de causer trop de fraïeur à nos Hôtes; mais le Capitaine fit distribuer à tout l'Équipage de quoi célébrer un jour si fortuné, & dès le même jour nous entrâmes sans précaution dans la Rivière, dont il avoit observé la profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort peu de vent nous n'employâmes point quatre heures à remonter jusqu'à l'Habitation du Prince. Notre dessein n'étoit pas de nous tenir renfermés entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de l'inconstance des Nègres. Mais il nous parut nécessaire de soutenir l'idée que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que nous demandions par amitié, nous étions peut-être en état de l'obtenir par la force. Effectivement le bruit de nos armes à feu nous auroit soumis toute la Nation, & nous n'aurions point eû d'éloignement pour cette voie si nous avions pû faire autant de fond sur la durée que sur la facilité de notre conquête.

La vûë de notre Vaisseau remplit d'étonnement & d'admiration le Prince & tous ses Nègres. Nous le reçûmes à bord avec peu de suite, en lui déclarant que nous n'aurions jamais cette déférence que pour sa personne. Il prit plaisir à la bonne chere que nous lui fîmes, & notre manière de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui quatre de ses femmes, qui dévorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de quelques verres d'Eau de vie. L'expérience qu'il avoit déja faite de cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais étant échauffé néanmoins de ce qu'il avoit bû, il observa toutes les parties du Vaisseau avec une vive curiosité. Nos Canons le frapperent encore plus. Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne répondîmes qu'en le priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus dangereux pour les Nègres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit tout à nos projets, lui demanda s'il vouloit connoître par quelques effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec quelques marques de crainte. Nous lui dîmes qu'il y auroit trop de danger pour lui à demeurer si près; que ces furieux instrumens n'étoient familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le rivage, mais qu'il étoit à propos que toute l'Habitation fût avertie, afin qu'elle entendît sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour lui apprendre l'utilité de notre amitié. Il se fit conduire au rivage. Son impatience paroissoit mêlée de fraïeur. Il donna des ordres qui furent répandus aussitôt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule de Nègres sur le bord du Fleuve. Nous avions profité de cet intervalle, pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit de 20 pièces de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au même moment, la fumée qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le mouvement même de l'eau qui fut agitée par un effort si violent, causerent au Prince & à tous les Nègres une fraïeur qui ne peut être representée. Ils se jetterent à terre, & se presserent contre le sable, comme s'ils eussent esperé de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi, nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prîmes en relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans effort des révolutions si surprenantes, étoient des Hommes d'une espece supérieure. Ils nous auroient adorés si nous avions exigé des honneurs divins; mais nous pouvions supposer sans témérité que le Prince & toute la Nation étoient assujettis par la terreur autant que par l'intérêt.

Nous commençâmes de ce jour à nous croire aussi libres qu'à Londres, & nous recommandâmes à tout l'Équipage de ne pas nuire à l'opinion qu'on avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point à les employer. Nous étions résolus, après avoir passé le jour au travail, de retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre à peu de distance de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu où nous nous souvenions d'avoir observé la pêche des lingots. Nous fîmes au Prince de nouveaux présens en nous éloignant de l'Habitation. Ces libéralités ne pouvant nous appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point épargnés aux principaux Nègres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir nécessaire.

Quoique la saison ne fût point avancée pour l'Europe, nous ressentions une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivière fort large & fort sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne fût la principale difficulté de notre entreprise. La rade que nous fûmes obligés de prendre pour la sûreté de notre Vaisseau étoit si brûlante, que l'ordre fut donné à quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous observâmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les différences de son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous parut que les Sauvages ne s'étoient déterminés dans ce choix qu'au hazard; & peut-être n'en portâmes-nous ce jugement que sur le petit nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si nous y en avions trouvé fort peu l'année précédente, celle où nous étions paroissoit encore plus stérile. Mais nous fîmes une observation qui ne nous étoit point échappée dès la première fois. Les Sauvages manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez serrées pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient avec le sable; ou plûtôt n'estimant que ce qui pouvoit servir à leur usage, ils méprisoient le reste comme une chose inutile. De ces observations, nous tirâmes, & la méthode de faire de nouvelles Claies, & la manière de les placer. Nos Ouvriers furent employés plus de huit jours à ces préparatifs.

Enfin, nous mîmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans où l'eau sembloit se diviser après s'être brisée sous l'angle de quelque rive, furent les lieux ausquels nous nous attachâmes particulierement. Nous avions mille au moins de nos machines, distribuées dans l'espace d'une lieuë. Notre soin étoit exact à les faire visiter le matin & le soir, & chacun de nos gens avoit sa tâche, dont le sort avoit décidé. Mais après trois semaines d'une ardeur obstinée, à peine trouvâmes-nous dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions à bord un Fourneau, des Creusets, & tout ce qui étoit nécessaire à nos opérations. Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies pour le hâter. Nous laissâmes en plusieurs endroits une grande quantité de sable. Ne gagnant rien par cette méthode, nous rendîmes dans le Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Nègres, qui ont presque tous de l'inclination au vol, nous les dérobérent dès la première nuit. Nous y mîmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta quelques particules de poudre d'or; mais nous conçûmes que les plus grosses parties roulant au fond plûtôt qu'elles n'étoient chariées par le courant, nos Voiles étoient de peu d'usage pour les arrêter. Nous joignîmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrêtâmes à cette voie qui étoit en effet la plus sure.

Dans cet intervalle, nous n'avions pas négligé des recherches beaucoup plus certaines, & qui nous causérent moins d'embarras. C'étoit celle des lingots que les Sauvages avoient en réserve. Mais comme ils ne les amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres parures à l'usage des femmes, nous n'en trouvâmes point d'aussi grands amas que nous l'avions esperé. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de prix, qu'ils se bornoient à leur paire d'anneaux, sans se croire plus riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince même laissant le soin de la pêche des lingots à ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit peu d'intérêt à leur travail. Aussi étoit-elle fort négligée. Le trésor que nous avions découvert dans notre premier Voyage étoit comme le dépôt de tout ce qui s'étoit péché depuis un tems immémorial. Il se trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en revenoit ne consistoit que dans quelques présens de bêtes tuées à la Chasse, que les jeunes Nègres lui offroient pour obtenir dequoi se faire des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de même à tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans aucun détail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.

Nous n'eûmes pas plus de difficulté à obtenir ce qui restoit de lingots au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions eû l'année précédente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres présens nous en rendîrent les Maîtres. Mais la totalité du dépôt n'alloit pas au double de ce que nous avions emporté la première fois. Si nous découvrîmes dans les cabanes particulieres de petits amas dispersés, que divers Sauvages avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne répondirent pas mieux à l'opinion que nous avions euë de la source. D'ailleurs, les Nègres ne nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites Marchandises commençoient à diminuer. Cette diminution fut encore plus précipitée lorsque nous fûmes réduits au Commerce des Anneaux. Nous ne nous étions pas trompés en le croyant le plus facile, mais quelque disposition que les Nègres marquassent à nous les ceder, c'étoit toujours au prix de nos denrées. Cent paires d'Anneaux qui étoient la dépoüille de cent Sauvages, & qui étant aussi minces que du Fil d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos évaluations, plus d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie & nos petites Marchandises, c'est-à-dire, ce qui commençoit à devenir pour nous plus rare & plus précieux que l'or même.

Quoique nos soins continuels se rapportassent à notre objet, je ne laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la stupidité des Nègres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur gouvernement. Depuis la perte de notre Écrivain, nous étions peu capables d'Observations Géographiques. Nous sçavions par la hauteur du lieu que nous étions a l'extrêmité de la Nigritie. Le nom de cette côte, autant que nous l'avions pû démêler dans l'articulation des Sauvages, étoit Pasamba. L'Habitation de leur Prince se nommoit Delaya, & celle qui étoit sur le bord de la Mer, Paraga. Ils avoient quelques autres Villes plus reculées dans les Montagnes, qui dépendoient moins immédiatement du même Maître, quoique dans les guerres qu'ils avoient quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux & de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille Hommes. Nous n'y remarquâmes aucune trace de culte Religieux, à la réserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil & à la Lune lorsqu'ils commencent à les voir paroître. L'obéïssance qu'ils rendent à leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi. Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les familles; & lorsqu'ils négligent des désordres trop éclatans ou pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est-à-dire, les Habitans des Cabanes voisines, se réünissent en assez grand nombre pour les y forcer. Leurs occupations sont partagées entre la Chasse, la culture de quelques terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le Païs, quoique peu éloigné de la Ligne, & sujet à des chaleurs presque continuelles, qui ne sont tempérées que par la fraîcheur des nuits, paroît capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est cause sans doute que les Nègres ne font pas leur principal objet de l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en grand nombre, parce que le goût des Habitans pour les Animaux sauvages est comme proportionné à la gloire qu'ils tirent de la qualité de Chasseurs. Ce titre est le premier degré de distinction dans le Païs. Ils se servent de leurs fléches avec une adresse extrême, & leur intrépidité est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois de près aux Bêtes féroces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la petite Mer, leur sert à transporter une quantité prodigieuse de Venaison que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai compté dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux, dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes; & l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employé au service des Chasseurs.

Les Hommes sont communément d'une taille médiocre, & tels pour la figure, que les Nègres de Guinée. S'il s'en trouve de plus hauts & de plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les femmes ont une sorte de beauté dans leur laideur. Elle consiste dans la bouche, qu'elles ont la plus agréable du monde. Leurs levres sont d'un rouge éclatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrêmement plat, leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse & luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se rompent de même lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est obligé de prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas séparé par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de la famille n'intervienne que pour la première. La continence passe si peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent à se marier dès que la nature les avertit qu'ils peuvent l'être; & la pluralité des Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dégoût pour une femme. Tous les Gens de notre Équipage se trouvérent fort bien de ce préjugé, par la facilité qu'ils eurent à se lier avec les jeunes filles & les veuves. Il falloit plus de réserve avec les femmes mariées, parce que les infidélités dans le mariage peuvent être une raison de divorce.

Dans les grandes chaleurs, qui ne reçoivent guéres d'interruption qu'au mois de Février & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes, sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent sécher au Soleil, il y reste tant de saletés, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la vûë n'en est pas moins blessée que l'odorat. Leurs amusemens les plus ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle par le vent de la bouche, & qui étant pressé sous le bras, rend un bruit assez harmonieux par trois tuyaux de différente grosseur. Leurs mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me surprit d'autant plus, que dans le tems même de leur nudité, on ne leur voit jamais prendre en public aucune liberté indécente. Leur mémoire est si bornée, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, & qu'après quelques années d'intervalle, à peine se souviennent-ils des Personnes les plus cheres qu'ils ont perduës par la mort. Aussi rien ne les touche que ce qui remuë actuellement leurs sens, & l'exemple du passé n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que la crainte du futur.