A la Royne
Madame, oultre ce que je mande, dans le récit que j'ay mis à part, des propos que la Royne d'Angleterre m'a tenus sur la blesseure du Roy de Pouloigne, vostre filz, elle m'a dict qu'elle jugeoit bien que Vostre Majesté prenoit ung singullier contantement de voyr et ouyr les preuves de la valeur de voz enfans, mais qu'elle croyoit bien que nul plus mortel regret eut peu jamays saysir vostre cueur, ny advenir aulcun plus grand inconvénient au Roy, vostre filz, et à son royaulme, ny nul plus grand trouble aulx estatz de Pouloigne, ny rien de plus esmervueillable en la Chrestienté, que si ce jeune prince, plein de valeur et de grande espérance, et nouvellement Roy, se fût ainsy perdu en ceste misérable guerre, laquelle estoit lors assez tollérable, quand elle estoit menée par des cappitaynes du royaulme; mais, après que ceulx là ont esté mortz, et qu'il y fault maintenant employer si souvant les propres princes de la couronne, voz enfantz, elle vous prioit que la voulussiez, pour jamays, retrencher par une bonne et bien assurée paciffication.
Je luy ay respondu que cella ne tenoit à Vostre Majesté, et qu'il falloit, puisqu'elle avoit crédit avec la partie plus opinyastre, qu'elle luy persuadât de se renger à l'obéyssance qu'elle debvoit, et de se contanter de ce que le Roy leur pouvoit tollérer de leur religion, sans troubler ny l'estat de la sienne, ny la tranquillité de son royaulme; ce que la dicte Dame a trouvé raysonnable. Et depuis, ceulx de son conseil me l'ont approuvé, et m'ont assuré que vous trouverez, par la légation du cappitayne Orsey, que telle estoit l'opinion de leur Mestresse et de toutz eulx. Sur ce, etc.
Ce VIIe jour de juillet 1573.
MÉMOIRE AU ROI.
Sire, j'ay remercyé en la meilleure façon que j'ay peu la Royne d'Angleterre de l'honneste propos, et de la vertueuse démonstration, dont elle avoit uzé sur la nouvelle de la blesseure du Roy de Pouloigne, vostre frère, quand j'envoyay luy communicquer, par le comte de Lestre, ce que m'en avez mandé, le XVIIIe du passé, et luy ay dict davantage que, par nouvelles lettres du XXIIIIe, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, me commandiés de me conjouyr infinyement avec elle, de vostre part, de ce qu'il avoit pleu à Dieu de le vous préserver. Qui vous assuriés fort qu'elle auroit playsir de voyr que vous, et luy, et vostre aultre frère, qui toutz troiz l'aviez bien aymée, et luy portiés tousjours une singullière affection, allissiez estandant la réputation de vostre valeur, avec le danger de voz personnes, et, qu'au milieu de ces dangers, Dieu vous voulût conserver.
Ce que la dicte Dame a monstré qu'elle avoit très agréable, et m'a confirmé, en parolles et démonstrations, cella mesmes que le comte de Lestre m'avoit desjà mandé: qu'elle avoit esté non moins troublée de l'accidant du Roy de Pouloigne, que si elle eut esté sa seur germayne. Et a adjouxté que, oultre les occasions expécialles qui l'obligeoient de se resjouyr du bien, et se douloir du mal, qui pourroit advenir à Vostre Majesté, et à toutz ceulx de vostre couronne, il y avoit des considérations, pour le général d'aucuns estatz de la Chrestienté, qui luy faysoient juger que ce eût esté par trop de malheur au monde, si ce prince fût ainsy péry en ceste entreprinse. Et m'a fort curieusement demandé comme cella luy estoit advenu, et s'il ne seroit pas, une aultre foys, aprins de fère mieulx recognoistre les lieux dangereulx, plustost que d'y aller? et si le troisiesme n'en deviendroit pas aussy plus advisé de son costé, lequel ne debvoit lors estre guyères loing de son frère? et s'il estoit vray que ung gentilhomme, ayant entreveu prendre feu à l'arquebouze, se fût mis devant pour couvrir son Mestre, et qu'il eût esté tué?
A quoy je luy ay satisfaict de ce que je sçavois, de la vérité de ces choses, et luy ay discouru celles qui servoient à cellébrer la magnanimité de Vostre Majesté, et les gestes vertueux du Roy de Pouloigne, et comme Monseigneur le Duc se formoit près de luy, pour se rendre bientost ung grand et brave chef de guerre, de sorte qu'elle a monstré d'avoyr à plésir ce propos.
Et puis a suyvy à dire qu'elle désireroit bien fort que la légation, qu'elle avoit maintenant envoyé vous fère, peût servir de destourner ce qui pouvoit rester à venir du malheur de ceste guerre, et qu'elle n'attandoit sinon que le cappitayne Orsey luy mandât que vous aviez eu agréable l'office qu'elle vous offroit, et que luy eussiez ordonné d'aller devers le Roy de Pouloigne et devers ceulx de la Rochelle, affin qu'elle luy enchargât de nouveau de fère toutes choses au contantement de voz Majestez Très Chrestiennes et du dict Roy de Pouloigne; et qu'on luy avoit bien dict que la paix ne tardoit plus que pour la deffiance, laquelle elle creignoit que fût ung peu rengrégée de ce qu'on avoit mis feu à une mine pour surprendre les dicts de la Rochelle, pendant qu'on parlementoit à eulx, ainsy que ung gentilhomme allemand, filz d'un angloys, qui estoit lors au camp, le luy avoit dict; ce qu'elle n'avoit peu aprouver, car n'estoit expédient que voulussiez, ny que monstrissiez de vouloir, la mort de voz subjectz de la nouvelle religion.
Je luy ay respondu que la légation du cappitayne Orsey, venant de la part d'elle pour deux si honnorables effectz, comme pour la paix de vostre royaulme et pour le faict de l'entrevue, ne pourroit estre que bien receue de Voz Très Chrestiennes Majestez, et, possible, viendroit elle, quand au premier poinct, assez oportunément pour ayder la négociation que le Sr de La Noue menoit avec les dicts de la Rochelle et de Monthaulban, et des aultres de la nouvelle religion, pour les réduyre à ung bon et honnorable expédiant d'accord; et qu'il n'y avoit lieu d'alléguer plus la deffience, car eulx mesmes cognoissoient très bien qu'il ne leur manqueroit aulcune sorte de bonne seureté.