—du Ve jour de décembre 1573.—

(Envoyée jusques à Calais par Nicolas de Malehape.)

Audience.—Convalescence du roi.—Détails sur les adieux du roi et du roi de Pologne.—État de la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, j'ay, avec très grand plaisir, donné assurance à la Royne d'Angleterre, par vostre lettre du XIe du passé, que Vostre Majesté se portoit mieulx, et que desjà, grâces à Dieu, vous estiez quasy hors de vostre maladye, de quoy elle a faict une non petite démonstration d'estre infinyement bien ayse de ceste bonne nouvelle. Et soubdein, sans me laysser continuer davantage mon propos, m'a pryé de vous escripre que le bruict de vostre mal avoit couru plus grand jusques icy, et en nom, et qualité de plus dangereulx pour vostre personne, que je ne le luy avois premièrement dict, et qu'elle y avoit participé avec très grande douleur comme à ung accidant qu'elle estimeroit des plus malheureux qui luy peût advenir au monde; et que Dieu, qui voyoit son cueur, sçavoit qu'elle avoit pryé pour vostre convalescence, et que véritablement elle avoit pryé, et ne cesseroit de prier, avec le plus de dévotion qu'elle pourroit, pour icelle, jusques à ce qu'elle en eût plus de confirmation: car, à cause que Me Randolphe avoit escript qu'il vous avoit veu encores bien fort foyble, elle ne pouvoit que n'en fût beaucoup en peyne.

De quoy je luy ay, de vostre part, Sire, gratiffié très grandement, et en la plus expresse façon que j'ay peu, ceste sienne bonne volonté. Et ay suivy à luy dire que je ne pouvois que bien espérer, et fère bien espérer à elle de vostre santé, parce que voz lettres m'en donnoient toute asseurance, bien que, à vray dire, elles me fesoient quelque mencion comme vous estiés encores ung peu foible, mais que c'estoit sans fiebvre, ny altération quelquonque; et néantmoins que, pour ne vous commettre si tost au vent et au froid, vous aviés esté contreinct vous despartir, plus tost que n'esperiés, du Roy de Pouloigne, vostre frère, et de laysser à la Royne, vostre mère, et à Monseigneur le Duc, vostre frère, et à la Royne de Navarre, d'accomplyr pour vous la dellibération qu'aviés faicte de l'aller convoyer jusques à la frontyère. Et me suis ung peu eslargy à luy racompter le congé qu'il a prins, et le poinct de l'adieu qu'avés dict à l'ung et à l'aultre, sellon la vifve expression que Mr Pinart m'en a faicte; qui, du profond regret et des larmes abondantes de Vostre Majesté, et de celles qu'il a veu jetter à ceulx qui estoient présentz, il a facillement provoqué non seulement les miennes, mais assez esmeu ceste princesse, en les oyant réciter.

Laquelle a dict que cella monstroit combien toutz deux aviez le naturel bon et humein, et combien vostre norriture se manifestoit d'avoyr esté tousjours très louable et vertueuse; et qu'en son advis il ne s'estoit veu, de longtemps, en la Chrestienté, ung dire adieu plus royal et plus dolent, tout ensemble, ny qui plus eût layssé de regret à ceulx qui se despartoient; et néantmoins l'occasion estoit très honnorable et desirable au Roy de Pouloigne de s'en aller, et non moins honnorable à Vostre Majesté et à la Royne, sa mère, de le luy permettre; dont elle prioit Dieu qu'il peût rencontrer tant de bonnes fortunes par dellà, et Voz Majestez en ouyr bientost de si bonnes nouvelles, que toutz les regretz qu'il emportoit, et ceulx qu'il layssoit, en peussent estre oubliés. Puis, a suivy à dire que Me Randolphe, par ses lettres, s'efforçoit bien fort de s'excuser de ce qu'il n'estoit arryvé assez à temps, à Vitry, pour vous y trouver toutz quatre ensemble; néantmoins que Vostre Majesté l'avoit fort favorablement receu, et luy avoit mis à option d'aller suivre la Royne et Monseigneur le Duc à Metz, ou bien d'attandre leur retour, et qu'elle ne sçavoit lequel des deux il auroit faict; et qu'il n'avoit encores escript ung seul mot touchant le faict de sa principalle charge, où il y eût rien de substance, seulement qu'il creignoit de perdre la meilleure adresse qu'il eût en vostre court, si Mr le mareschal de Retz faisoit le voyage de Pouloigne, comme il s'apprestoit d'y aller. Et m'a la dicte Dame fort volontiers entretenu, plus d'une heure, en divers aultres propos de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de voz deux frères, et de se vouloyr, de plus en plus, confirmer en vostre amityé; et que, quoy qu'il adviegne du propos, dont vous la recherchiez, que vous la trouveriez, et toutz les vostres, très persévérante en l'amityé qu'elle vous avoit promise, et qu'elle la continueroit vers le Roy, vostre frère, plus parfaictement que ne l'avoit oncques eue, ny ses prédécesseurs aussy, avec nul aultre roy de Pouloigne.

De quoy l'ayant bien fort remercyée, j'ay faict venir à propos de luy monstrer aulcuns poinctz des lettres, que toutz quatre m'aviez escriptes pour luy tesmoigner de mesmes vostre persévérance vers elle, et comme vous entendiés de procéder tousjours très sincèrement à vouloir qu'elle vît fort clèrement de vostre costé, et qu'elle fût entièrement satisfaicte de tout ce qu'elle desiroit de dellà; et que, s'il y restoit quelque chose à accomplyr, oultre le poinct qui estoit commis au dict Me Randolphe, que Vostre Majesté me commandoit de l'entendre d'elle et de ceulx de son conseil, affin qu'y peussiez pourvoyr avant son retour, comme aussy vous la pryez bien fort que, vous estant condescendu à toutz les poinctz qu'elle avoit desiré pour son advantage, elle ne voulût laysser plus aller vostre honneste pourchas en longueur, ny remises.

Ce que, avec une fort agréable démonstration, elle m'a expressément promis qu'elle ne le feroit; et semble, Sire, que la disposition de ceste princesse ne sçauroit, à présent, estre meilleure qu'elle est vers la France. Il est vray qu'elle ne laysse d'estre instamment sollicitée, de l'autre costé, et luy a l'on faict tant de diverses remonstrances, sur l'arryvée du grand commandeur de Castille en Flandres, et sur la révocation que l'on estime qui s'ensuyvra bientost du duc d'Alve, et sur ce qu'il se continue que le Roy d'Espagne, avant peu de moys, pourra luy mesmes passer aulx Pays Bas, qu'elle a faict dépescher en Envers, le XXVIIe du passé, ung personnage d'assez bonne qualité, qui est mestre des marchandz de Londres, pour aller voyr comme les choses s'y passent. Sur ce, etc.

Ce Ve jour de décembre 1573.