Pendant lequel temps, j'ay faict, de mon costé, la meilleure dilligence que j'ay peu, et elle, du sien, à sonder l'intention de ceulx de son conseil, lesquelz se sont monstrés assez sourdz et muetz, de sorte qu'elle a esté elle mesmes contreincte de faire la déclaration de son intention là dessus; en quoy elle a esté, à ce que j'entendz, beaucoup aydée du comte de Lestre et de milord trésorier. Et le dict milord l'a rédigée depuis par escript en ung sommaire qu'il m'a mandé en angloys, et je l'ay faict traduyre, quasy de mot à mot en françoys, en la forme que je le vous envoye, qui explique si bien l'entier desir de la dicte Dame, et pareillement la conception de son conseil, que je ne veulx y rien adjouxter du mien, sinon vous assurer que nul n'a peu estimer que, en ce temps, je deusse rapporter une si bonne responce, comme j'ay faict, de la dicte Dame. Laquelle n'a laissé pour cella d'ordonner une monstre générale et une description des gens de guerre, et de grand nombre de mariniers, par tout son royaulme, et a faict préparer ses grandz navyres; desquelz l'on en met, dès demein, quatre des meilleurs dehors, avec six centz hommes, pour tenir le Pas de Callays. Et parce qu'en nulle manière les marchandz se veulent hazarder d'envoyer, de cest an, en leur nom, à Bourdeaulx, à cause de l'armée du Sr Strossy qui en a desjà pillé quelques ungs, et qui a arresté ung navyre du Sr Acerbo Velutelly, je suis recherché par l'ordre de ceulx mesmes de ce conseil, mais soubz mein, de suplier Vostre Majesté qu'elle me vueille promptement envoyer ung saufconduict en bonne forme, affin que les Angloys s'en puissent servir, et qu'ilz se mettent par là hors de la grande deffiance qu'ilz ont, laquelle leur Mestresse ne veult qu'ilz monstrent d'avoyr; et néantmoins, si le dict saufconduit ne vient bientost, elle leur croistra davantage; en quoy il importe assez, Sire, qu'en toutes les choses qui concernent icy vostre service, vous disposiez bien l'ambassadeur qui est de dellà. Et sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de septembre 1572.

Commandez, s'il vous plaist, Sire, que le susdict navyre et marchandise du Sr Acerbo Velutelly, qui est un gentilhomme lucois très dévot serviteur de Vostre Majesté, et pareillement les vaysseaulx et marchandises des Angloys soient relaschées; et qu'il soit faict réparation aus dicts Angloys de ce qui leur a esté frèchement déprédé depuis le traicté de la ligue.

A la Royne

Madame, il m'a faict grand bien de trouver en voz dernières dépesches, tant au long et bien fort sagement desduictz, les propos que Mr de Walsingam vous avoit tenus, le deuxiesme, septiesme et treiziesme de ce moys, avec les vertueuses responces que Vostre Majesté luy avoit faictes; lesquelles m'ont servy de rempar et d'adresse, pour ozer comparoir en ceste court, contre les exécrables parolles qu'on y disoit assez ouvertement contre les François, à cause des meurtres naguières succédez en France contre ceulx de leur religion. Et me suis prévalu, Madame, le mieulx que j'ay peu, de voz raysons et remonstrances, avec ceste princesse et vers ceulx de son conseil, pour leur justiffier ce qui a esté faict.

En quoy elle, de sa part, a monstré qu'elle desiroit, de bon cueur, que la justiffication s'en peût faire si clère, que tout le tort de la foy rompue s'en imputât au feu Admiral et aux siens, et qu'elle, ny les aultres princes protestans n'eussent occasion de croyre que le Roy et Vous, Madame, ne les puissiez aymer, ny leur garder la foy et parolle des choses que leur promettez; car dict que, sans ces deux fondementz, il est impossible que rien se puisse bien establir entre vous, et que, de ne les observer à voz subjectz, nuls estrangers s'en pourront jamais puis après assurer. Mais ceulx de son conseil, encores qu'ilz ne m'ayent parlé que modestement de Voz Majestez, disantz ne vouloir condempner les actions des princes, ny se monstrer trop curieux en la républicque d'aultruy, néantmoins ilz ont déduict tant d'argumentz contre l'extrême violence dont a esté uzé, non contre l'Admiral et les siens, puisque vous les souspeçonniez de la conspiration, ny contre ceulx qui avoient porté les armes, encor que vous les heussiez assurés de vostre édict, ny encores contre ceulx qui estoient capables de les porter, puisqu'ilz les pouvoient prendre, mais contre les femmes, les enfans et pouvres viellardz, sans aulcune différance, que ce n'estoit plus la mort de ceulx là, ny la considération de la hayne qu'on portoit en France aux Protestantz, mais la condicion de la nation meuertrière, séditieuse et très inhumayne, qui leur faisoit creindre d'avoir jamais rien de commun avecques nous;

Et que je leur alléguois beaucoup de grandes raysons bien déduictes pour collorer ce faict, sellon que j'estois commandé de le faire, mais que l'éloquence du grand orateur d'Athènes, ny du Romain, n'y pourroient suffire; car ce n'estoient que parolles persuasives, là où les horribles effectz, qu'ilz voyoient devant les yeulx, les mouvoient au contraire; et que, veu l'exécution qui estoit auparavant advenue en Flandres, et meintenant plus grande en France, sur ceulx de leur religion, ilz jugeoient bien que c'estoit meintenant à eulx de regarder de près à leur faict, et que pourtant je ne trouvasse estrange s'ilz vouloient quelque preuve de l'intention de Voz Majestez vers ce royaulme, et de l'expédition du Sr Strossy, premier que de passer en rien plus avant vers nous, ny mesmes de laysser partir la flotte pour Bourdeaulx, (puisque ceulx de l'armée du dict Sr Strossy avoient commancé de maltrecter aulcuns de leurs marchandz, qui avoient faict voyle les premiers), jusques à ce qu'il leur viegne quelque nouvelle seureté de vostre part; et que ce que je leur alléguois, que nul plus grand ny plus certein gage leur pourroit estre baillé de Voz Majestez Très Chrestiennes que l'offre de l'entrevue et le mariage de Monseigneur le Duc, que, au contraire, ilz creignoient que vous prinsiez ung trop grand gage d'eux de leur bailler ung roy.

Je n'ay failly là dessus de leur réplicquer; et n'ay layssé ung seul poinct de voz lettres, ny pas une de toutes les considérations que j'ay peu ymaginer de moy mesmes, que je ne leur aye le tout déduict, avec le plus d'efficace que j'ay peu; mais il est trop difficile de gaigner une telle cause devant de telz juges.

Tant y a qu'en l'endroict de la Royne, leur Mestresse, j'ay interrompu, pour ce coup, la prompte responce, dont ilz l'avoient préparée pour me refuser l'entrevue, et ay tant faict qu'elle a prins deux jours pour en dellibérer, pendant lesquelz j'ay très instamment sollicité ceulx qui y pouvoient quelque chose, de s'y vouloir bien employer; et leur ay, avec les lettres de Mr de Montmorency, administré force raysons pour déduyre, et force promesses pour les faire persévérer. Et enfin j'ay rapporté la responce que Vostre Majesté verra, non si bonne que je la desirois, mais beaucoup meilleure que je ne l'espéroys, et telle qu'elle vous remect en chemin de pouvoir parachever les choses bien commancées, si, d'avanture, vous vous voulés ung peu accomoder à l'intention de ceste princesse et des siens. Et j'entendz que milord trésorier et le comte de Lestre y ont faict ung fort bon office; et disent aulcuns, Madame, qu'il est temps de faire des présentz par deçà; car, du costé de Bourgoigne, rien ne y est espargné. Mr de Walsingam a escript en bonne sorte du mariage, et bien fort honnorablement de Monseigneur le Duc, et s'est loué des bons rapportz que Mr de La Mole a faict à son retour par dellà. Sur ce, etc. Ce XXIXe jour de septembre 1572.

Madame, voyant que la Royne d'Angleterre et les siens me déclaroient que l'entrevue ne pourroit estre sur mer, ny hors d'Angleterre, et qu'ilz voyoient encores beaucoup de doubtes, sur la venue d'une si grande princesse comme Vostre Majesté par deçà, avec le grand trein qu'elle y pourroit mener en temps si suspect, qui malaysément se passeroit sans qu'il advînt des parolles et reproches sur les choses advenues en France, j'ay dict que Vostre Majesté pourroit accorder de venir à Douvre avec telle compagnie que seroit advisé. Et, à la vérité, Madame, c'est le lieu le plus commode qui se puisse choysyr en ce royaulme, car, de Gerzé ny de Grenezé, l'on n'en veult ouyr parler.