DÉPÊCHES
DE
LA MOTHE FÉNÉLON
Ire DÉPESCHE
—du xvıe novembre 1568.—
(Mise dans le paquet de M. de La Forest.)
Arrivée de l'ambassadeur en Angleterre.—Son audience de réception. Notification de la mort de la reine d'Espagne, fille de France.
Au Roy.
Sire, ayant, le septiesme de ce mois, et non plutôt, trouvé à Calais le passaige bon pour Angleterre, j'arrivay, le Xe ensuyvant, en ceste ville de Londres, où je fus receu, de monsieur de La Forest, avec autant d'honneur que se peut faire à un votre serviteur venant pour la charge qu'il vous a pleu me commander par deçà. Et ayant, le lendemain, envoyé demander audiance à ceste Royne, elle la luy accorda pour le xiiiȷe de ce mois à Hantoncourt, où le conte d'Hormond et milord Havard, fils du milord Chamberlan, furent ordonnez pour venir au devant de nous, qui nous menèrent, sur les deux heures après mydy, en la sale de présence, et la dite Dame nous y receut fort humainement, et nous fit toute la gracieuse et familière démonstracion que se peut desirer pour honorer voz ministres et serviteurs. Le dit sieur de La Forest me présenta à elle avec plusieurs graves et vertueux propos concernans l'accomplissement de sa charge, et l'élection que Votre Majesté avoit faict de moy pour y succéder, et adjouxta ce que lui sembla bon de ma recommandacion pour authoriser davantage ma négociacion, et y rendre ceste princesse bien disposée. Sur quoy, elle voulut bien monstrer qu'il ne pouvoit estre qu'elle n'eust quelque regrêt à ce changemant, ayant veu le dit sieur de La Forest, tant qu'il a esté par deçà, traiter toujours avec grand dignité et modéracion les choses apartenans à la comune amytié, intelligence et confédéracion d'entre Voz Majestez, ce que lui donnoit occasion de desirer qu'il continuât longuement ceste charge; mais puisqu'il vous avoit pleu, Sire, lui ottroyer maintenant son retour pour s'aller reposer après avoir bien travaillé, elle estoit très contante que ce fût moy que Votre Majesté ait ainsi ordonné pour le venir relever. Et sur ce, je lui présentay voz lettres, et celles de la Royne, avec les cordiales et très affectueuses recommandacions de Voz Majestez, et luy fis entendre, par les plus exprès et convenables propos, qu'il me fut possible, qu'estant votre desir de demeurer en la foy et aux promesses et trettez que vous aviez avec la dite Dame, vous m'avez commandé d'establir là dessus tout le fondemant de ma négociacion, cognoissant qu'il y avoit aussi en elle beaucoup d'intégrité et de constance pour y persévérer de son cousté, ainsi qu'elle en avoit faict déjà plusieurs bonnes démonstracions, mêmes avoit usé d'aucungs bien honnestes déportemans sur les troubles suscitez, l'année passée, en votre royaume; ce qui vous faisoit espérer qu'elle continueroit aussi de vous porter faveur et assistance sur ceux qu'on y avoit naguères renouvelés, et qu'elle adjouxteroit à la première obligacion ceste segonde, que vous n'estimeriez moings importante, et pour les quèles deux je la pouvois asseurer que vous, Sire, en garderiez, dedans votre cueur, la juste recognoissance q'ung prince, bien né et généreus comme vous estes, en debvra avoir pour l'effectuer envers elle et envers sa grandeur et estatz, quand il plairoit à Dieu que l'ocasion s'en présentât: et qu'en cela, elle avoit monstré qu'elle estoit vrayment Royne, fille de Roy, et seur de Roy, et de toute royale extraction, selon qu'il avoit esté toujours cognu despuis que Dieu avoit mis sceptres et couronnes ès mains des hommes; qu'il y avoit grand différance des bons et légitimes princes, légitimemant béniz par approbacion de Dieu, aux meschans et iniques tirans suscitez seulemant pour mal fère; que les bons et légitimes princes avoient droictemant, et en bonne consciance, toujours procédé en affaires des autres princes, leurs voisins et aliez, et avoient procuré le bien et évité le mal, loyaument, les uns des autres, quant ils l'avoient pu fère, là où les meschans n'avoient jamais faict que guetter l'occasion de nuyre, et l'avoient exécutée par injustes guerres, par fraudes et machinacions, lors mesmemant qu'ilz avoient veu leurs voisins plus ampeschez en leurs affaires et estatz. Mais c'estoient traitz qu'on avoit incontinant descouvers; car l'affligé sentoit bien tôt ung nouveau mal, et les gens de bien en tel temps avoient les yeux ouvers pour remarquer les actions des princes et potentatz de la terre, et Dieu surtout, qui les regardoit de près, affin de les juger droictemant, tout ainsi qu'il ne laissoit sans récompencer les bons par beaucoup de prospéritez et bénédictions, jusques à establir et perpétuer leurs couronnes, aussi ne laissoit-il eschaper les meschans sans grandes et évidantes punitions, jusques à esteindre bien tôt eux et leur mémoire, et renverser et dissiper leurs estatz: que je réputois à grand heur d'estre envoyé de la part d'ung grand Roy à une grande Royne, qui fesoient, tous deux, profession de reconoitre tenir de Dieu ceste souveraine authorité, ceste puissance et grandes forces que vous aviez, et comme vous les ayant données pour repoulser hardimant les torts et injures qu'on voudroit fère à vous et aux vôtres; mais pour n'en fère jamais à autruy. Aussi certes ceste saison, plus que nulle autre, qui eut esté depuis mile ans en çà, advertissoit les princes de s'abstenir d'injures et de violances entre eux, et plus tost de se bien unyr, par intelligeance et mutuels secours, affin de se maintenir, les uns les autres, en leurs légitimes estatz contre les licentieuses entreprinses qu'on voyoit passer de païs en païs, et qui avoient déjà trop pénétré au cueur et en l'opinion des subjectz; et avions à rendre grâces à Dieu qu'en ce temps, si dangereux et si suspect à l'authorité des grandz princes, il n'avoit laissé aucune juste occasion de guerre entre eulx en toute la chrétienté.