MÉMOIRE BAILLÉ AU DICT SIEUR DE LA CROIX.
Le seigneur de La Croix yra trouver Leurs Majestez, et leur représentera l'altération et changement advenu, despuys quatre jours, en ce royaume à cause de la saysie que le duc d'Alve a faicte de tous les biens, navyres et marchandises des Angloys, en Flandres, et qu'il a faict arrester les marchants et mectre deux cens Hespaignolz de garde à l'entour de leur mayson, où ilz logent en Envers, sans permectre que nul y entre ny sorte.
Et ce, pour aultant que la Royne d'Angleterre, peu auparavant, avoit aussi faict arrester en ses portz cinq navyres biscayns chargés de laynes, qui pourtoient environ 450,000 ducatz de réalles d'Espagne en Envers, après toutesfoys qu'elle avoit desjà délivré passeport, pour les dictz navyres et leur charge, à l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, collorant, du commancement, la dicte saysye sur la craincte des pirates, affin que le Roy Catholique, son bon frère, ne receût dommaige d'une telle somme en Angleterre; mais despuis elle a dict avoir entendu que les dictes réalles estoient à des marchants, et qu'elle avoit droict, comme ung chacun aultre prince en son pays, de s'en pouvoir ayder à son besoing, en payant l'intérest: et a l'on entendu aussi qu'elle se vouloit prévaloir de quelque lettre d'obligation, qui s'est trouvée, d'une bonne somme d'angellotz que le feu Roy Henry viiȷe son père, presta au feu empereur Charle ve, père du dict Roy Catholique, à la guerre de Landrecy[42].
Et, parce que la dicte Dame a esté, comme l'on dict, principallement sollicitée par ceulx de la novelle religion de saysir les dictes réalles contre l'opinion des catholiques, et au grand regrect des plus notables marchans de Londres, qui luy ont remonstré et prédict ce qui en est depuis succédé, il se cognoit clèrement qu'il y a de l'altération beaucoup et de la contradiction entre les ungs et les aultres, disantz les aucuns que c'est le fruict de la venue du cardinal de Chatillon par deçà, et aucuns aultres des principaulx se tiennent à part, et font les mallades, pour ne se trouver aux conseilz et dellibérations qui se font là dessus, parce qu'ilz n'en ont jamais aprouvé les commencemens.
L'on a desjà arresté ung pacquet de l'ambassadeur d'Espaigne, où y avoit une lettre du Sr. de La Mothe au Sr. de Malras, et ont envoyé de tous costés serrer les passaiges et saysir les navyres, biens et personnes des subjects du Roy d'Espaigne, et ont faict clorre et sceller les boutiques et contouers de tous les Flamans et Bourguinhons, qui sont en ceste ville de Londres; et l'on a contremandé en grande dilligence quatre navyres qui estoient ces jours passés partis de ceste ville pour Envers, chargés de grand quantité de draps; et en toutes sortes ilz font semblant de se tenir fort offancés de cest acte du duc d'Alve, remémorantz davantaige ung escorne qui fut naguières fait en Espaigne à ung leur ambassadeur[43]. Tant y a que la dicte Dame délibère envoyer personnaige exprès devers le Roy Catholique, pour tretter cest affère avecques luy, et cependant n'attempter aucun exploict de guerre contre ses pays et subjectz, comme son intention en est mieulx déclarée par la proclamation sur ce faicte; dont semble que Leurs Majestez Très Chrétiennes ne se doibvent haster de fère aucune rigoreuse démonstration envers cette princesse: car ne fault doubter qu'elle ne se remecte bientost en bons termes de paix avecques le Roy d'Espaigne, et cependant se pourra faire quelque bon office en cella de la part de Leurs Majestez Très Chrétiennes, par leurs ambassadeurs, qui sont en Espaigne et en Angleterre, digne de leur grandeur de s'entremettre de réconcilier tels princes leurs allyés.
Et cependant, sera le bon plaisir de Leurs Majestez mander au dict Sr. de La Mothe comme il aura à se comporter envers ceste Royne, et les sciens, sur cest évennement, et aussi envers l'ambassadeur d'Espaigne, et s'il fera meilleure et plus expresse démonstration d'intelligence que jamais avecques luy; de quoy ne fault doubter que ceux cy n'en preigent grand jalouzie, ou bien s'il suyvra l'ordre, que le dict ambassadeur a incontinent envoyé prendre avecques le dict Sr. de La Mothe, que à quiconques luy viendra de sa part avec contre enseigne du nom de Jésus, qu'il luy donne foy comme il feroit au dict ambassadeur mesmes, et qu'au reste il luy veuille ayder à la conduicte de ses lettres soubz la couverte des pacquetz qu'il envoyera en France, affin qu'ilz puissent passer jusques à Callais et delà à Bruges et à Bruxelles.
Il se dict que despuys deux moys l'on a toutjour tenu, icy, ung nombre d'hommes toutz pretz, à qui l'on bailloit un gros le jour à chacun, et que maintenant l'on leur a faict nouveau commandement de s'aprester pour aller, du premier jour, aux navyres; dont semble qu'il se verra bien tost comme quelque armement et appareil de mer par deçà, si le faict des dictes saysies ne se modère. Mais le dict Sr. de La Mothe aura, à toute heure, l'œil sur ce que s'entreprendra affin d'en advertir Leurs Majestez.
Et, pour ce qu'on dict que Me. Ouynter est arrivé à la Rochelle le xiiiȷe de décembre, et qu'il pourra avoir aydé le prince de Condé de l'argent, artillerie, pouldres et monitions de guerre, qu'il pourtoit dans les quatre grandz navyre de ceste Royne, Leurs Majestez commanderont au dict Sr. de La Mothe quel office il aura à fère envers la dicte Dame, et quel langaige il luy tiendra, pour en monstrer quelque rescentiment, après toutesfoys qu'on aura mieulx sceu la vérité du voyage du dict Me. Ouynter, et s'il rapportera de dellà quelques ostages, comme on le dict icy.
Et aussi, ce qu'il aura à dire à la dicte Dame de plusieurs particuliers de ce royaume, qui se mectent en mer avec des vaysseaulx équippés en guerre, qui ne peult estre qu'elle ne le saiche; et de ce, aussi, qu'elle souffre en ses portz Chatellier Pourtault, lequel l'on intitulle visamyral du prince de Condé, et ses complices, qui ne font, les ungs et les autres, que toutz exploitz de pirates.
Au surplus, ce que le dict Sr. de La Mothe a peu entendre de particullier touchant l'entreprinse, qu'on luy a dict que ceulx cy avoient sur Callais, est que l'ambassadeur d'Angleterre, résidant en France, a escript qu'il avoit eu communicquation avec certain personnaige de delà, qui offroit de fère prendre Callais dans quatorze jours, toutes les foys que la Royne d'Angleterre le vouldroit entreprendre, et qu'il se constitueroit prisonnier ez mains de la dicte Dame jusques après l'exécution; ce que ayant esté mis en délibération icy, l'on a arresté qu'on feroit venir l'homme, et semble que le susdict ambassadeur luy ayt desjà advancé quelque argent. Despuys, l'ung des principaulx personnaiges de ce conseil a dict à certains gentilhommes, qui estoient en conversation un jour avecques luy, qu'il y avoit une belle entreprinse toute preste pour ce prochain printemps, et qu'on verroit qui auroit le cueur en bon lieu; et au mesmes propos fut entendu qu'on disoit que Callais estoit mal pourveu de gens, et qu'il n'y avoit ordinairement guères plus de trois cens hommes de guerre dedans. D'ailleurs, l'on a adverty le dict Sr. de La Mothe que ces princes d'Allemaigne, qui sont en armes, offrent à ceste Royne, affin de la fère plus voluntiers entrer en leur ligue, et luy fère fornir deniers, qu'ilz s'employèrent à la dicte entreprinse de Callays jusques à expéciffier que, quant le duc de Deux Pontz et le prince d'Orange seront joinctz, qu'ilz viendront le long de la Picardye et du pays d'Artoys pour assiéger le dict Callais, et pour exécuter, aussi, une semblable entreprinse qu'avoit commancé feu Mr. de Termes au Pays Bas, avec la faveur que leur fera ceste Royne par mer.