—du xxxe de janvier 1569.—
(Envoyée par La Vergne jusques à la Court.)
Arrestation du sieur d'Assoleville.—Grands préparatifs de guerre.—Secours d'hommes et d'argent donnés par Élisabeth au comte de Murray, en Écosse.—Déclaration de la reine que si, dans les quinze jours, elle n'est pas satisfaite au sujet de la saisie de Rouen, elle usera elle-même de représailles à l'égard des Français.—Mémoire renfermant les explications données par le vice-amiral Winter sur son voyage à la Rochelle.—Mémoire secret pour la reine-mère.—Fin de la relation envoyée de la Rochelle.—Réclamation des marchands anglais contre la saisie de Rouen.—Proclamation de la reine, portant défense de vendre dans les ports d'Angleterre les prises faites sur les Français.
Au Roy.
Sire, il ne fault doubter que la Royne d'Angleterre n'ayt ung grand playsir de veoir que le duc d'Alve a maintenant envoyé devers elle, et qu'elle ayt gaigné l'avantaige de le fère parler le premier sur le faict de ces saysies, ce qui est bien fort advenu sellon son desir et expectation. Néantmoins, pour monstrer qu'elle se préparoit à la guerre, comme la luy ayant déjà le dict duc commancé par cest exploict exécuté en Anvers sur les Anglois, elle a envoyé arrester le sieur d'Assoleville, son ambassadeur, à Rochestre, et le détenir là deux jours; où, par ce que c'est le principal arsenal de ce royaulme, il a peu veoir et entendre quel grand nombre d'ouvriers elle a ordonné pour besoigner en dilligence à ses grandz navyres de guerre. Despuis, il a esté, soubz la garde de quelques ungs, conduict en ceste ville et resserré incontinent en ung logis, et ses gens separés de luy, sans qu'il parle à personne, ny mesmes n'a esté permiz à ung des miens de le veoir ny de le saluer de ma part; tant y a que luy, prévoyant ceste rigueur, avoit pourveu, de bonne heure, d'escripre deux lettres, l'une à l'ambassadeur d'Espaigne résidant icy, dont l'adresse estoit à moy, qui a esté rendue, et l'autre à la dicte Royne pour sçavoir le temps, le lieu et l'ordre de l'audience, qu'elle luy vouldroit donner; laquelle lettre le Sr. Cecille a prinse des mains d'ung de ses gens, qui actandoit en la salle de présence, à Antoncourt, l'occasion de la présenter, et luy a assés rudement deffandu de ne se trouver plus en tel lieu, et qu'on manderoit à son Maistre ce qu'il auroit à fère, sans qu'il envoyast le sçavoir; et de tant que le dict d'Assoleville a tenu ferme de ne vouloir rien dire de sa commission, qu'il n'ayt premièrement conféré avec le dict ambassadeur, et mesmes sans qu'il soit présent lors qu'il parlera à la dicte Dame, comme il en a faict la déclaration au Sr. Drury maréchal de Baruich, qui avec deux aldremans l'estoient allé quérir, de la part des seigneurs de ce conseil, pour le mener en ung lieu où ils estoient assemblez pour l'ouyr, lesquelz cependant y avoient faict venir l'ambassadeur résidant icy, qui semblablement n'a rien volu dire sans l'autre. Ilz sont maintenant à dellibérer comme ilz en useront.
Par ainsi cest affère prend quelque longueur, et cependant aucuns de ces Anglois, qui estoient dettenuz en Anvers, ayans baillé pleiges par dellà, sont arrivez icy, ensemble le corrier ordinaire d'Angleterre et celluy des marchans, qui ont apporté deux pleynes malles de paquetz, qui ont demeuré deux jours ez mains du dict Sr. Cecille; mais ce jourduy il les a faictz distribuer, et a l'on entendu, par ceulx qui sont venuz, que le duc manyoit les choses plus doulcement qu'ilz ne cuydoient, dont j'espère que, la sepmaine prochaine, les dicts deux ambassadeurs seront ouys conjoinctement par la dicte Dame. Cependant elle faict continuer l'armement qu'elle a commancé, lequel, sellon que j'ay adviz, est de quatre de ses plus grandz navyres, oultre les quatre qui sont desjà sur mer, et de deux grandes naves venitiennes, qui se sont trouvées dans ceste rivière de Londres prestes à partir; lesquelles, par ce qu'elles sont bien artilliées et en tout aultre bon équipage de guerre, elle les a mandées arrester pour s'en servir, et ung aultre bien bon navyre de Me. Ouynter; de sorte qu'il y aura unze grandz navyres, du premier jour, hors ceste rivière, soubz la conduicte du Sr. Christophe Haulstoc, contrerolleur de la marine. Et m'a l'on dict que, oultre ce qu'il y a desjà de particuliers avec leurs navyres sur mer, il a esté escript à plus de soixante aultres d'armer promptement leurs vaysseaulx pour s'y mectre. Il est vray que je n'entendz point qu'on fasse aucune levée de soldatz, et seulement l'on a mandé venir du nort mille marinyers pour la conduicte des dicts grandz navyres, dont la commission de l'avitaillement ne porte que pour ung mois, dedans lequel la dicte Dame mande qu'elle espère avoir accomodé ce faict de Flandres, et que cependant ilz ayent à se tenir sur l'emboucheure de ceste rivière et ez environs de ses portz. Mesmes j'entends que, secrètement, elle a mandé retirer ung nombre de ses ouvriers, qui travailloient au reste de ses navyres, tant elle espère que ceste guerre sera plus tost paciffiée, qu'il ne s'y sera tiré ung seul coup.
Il est vray qu'on m'a adverty, que vers Barruich et sur les confins d'Escosse, a esté commandé fère une levée de huict cens lances à cheval et de deux mille harquebuziers à pied, pour secourir le comte de Mora, s'il en a besoing, ce que je croy qu'il aura; car se dict qu'on s'est desjà battu en Escosse, mais le particullier encores ne se sçait, et que le comte d'Arguil et les Ameltons sont fortz en campaigne et résoluz d'empescher que le dict comte ne rentre dans le pays; dont semble, à la vérité, qu'il trouvera de la résistance, et, possible, quelque encontre, sellon l'opinion d'aucuns, qu'il n'a poinct préveu. Il est party, à ce que j'entends, bien contant et satisfaict de ceste court, ayant heu quasi une déclaration d'avoir bien procédé en tout ce qu'il a faict pour la poursuyte de la mort du feu Roy d'Escosse contre le conte Baudouel, et ce qu'il a entreprins du gouvernement du pays sous l'auctorité du petit prince, dont semble que ceste noveaulté de Flandres luy ayt beaucoup aydé en cella. Car estimant la Royne d'Angleterre ne se pouvoyr jamais asseurer de la Royne d'Escosse, elle a conclud avec cestuy cy, par lequel elle pense avoir suffizamment pourveu à tout ce qui luy pourroit survenir de ce costé d'Escosse; et j'entendz que, soubz le tretté de la tutelle et garde du dict petit prince, ilz se sont mutuellement promiz tout secours ez autres choses, et qu'il a eu quelques deniers contantz, et promesse d'aultre somme jusques à xv mille livres esterlin en tout, qui sont xlvij mille ve escuz.
La dicte dame a octroyé aussi au duc de Chastellerault son congé, sans toutesfoys qu'il puisse passer devers la Royne sa Mestresse, mais elle l'a refuzé à l'évesque de Ros et au millord Herriz, leur disant que la dicte Royne d'Escosse avoit escript une lettre à aucuns seigneurs escoussoys, laquelle luy est venue entre les mains, par où elle la taxe d'estre partialle pour ses adversaires, et qu'ilz trettent avecques elle de mectre les Anglois dedans l'Escoce, et de luy délivrer le petit prince et aucunes places dans le pays, dont les semond de prendre incontinent les armes pour s'y opposer; laquelle invention elle n'estimoit procéder de la dicte Royne d'Escosse, sa bonne sœur, ains de eulx, ses depputez, qui auroient à luy rendre compte de ceste calompnie, premier qu'ilz s'en allassent; et quant à la communiquation des choses qui avoient esté dictes et produictes contre la dicte Royne d'Escosse, qu'elle la leur feroit avoir, ainsi que en la dernière audience elle me l'avoit accordé, pourveu que la dicte Royne, leur Mestresse, promît d'y respondre si pertinéemant, que le monde ne peust plus dobter de son innocence et justiffication, autrement qu'elle s'abstînt de luy demander jamais plus secours pour estre remise en son estat, ne le luy pouvant, après cecy, bailler sans grever sa conscience et son honneur.
Ce que surviendra en cest affère et autres, de jour en jour, je mectray peyne, Sire, que vous en soyez dilligeament adverty, ayant eu grand consolation d'entendre, par le retour d'ung des miens et par voz lettres du xve du présent, le bon portement et santé de Voz Majestez, et le bon succez de vos affères, tout au contraire de plusieurs faulx bruictz qu'on faisoit courir icy, et qui me sera ung bon argument d'en entretenir ceste princesse, laquelle se délibère venir bien tost en ceste ville. Cependant je supplie Vostre Majesté de donner satisfaction à son ambassadeur de dellà sur ces saysies de Roan, lesquelles, s'il vous plaict mander lever, et ordonner toute indemnité pour les Anglois en France, l'on me promect, fort expressément, faire le semblable icy pour les Françoys, comme desjà ilz ont donné plusieurs provisions de justice à ceulx que je leur ay requis. Sur ce, etc.
De Londres ce xxxe de janvier 1569.