—du xxxe jour de mars 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Françoys Biscop.)
Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur sa maladie.—Discussion du traité d'alliance entre l'ambassadeur et une commission prise dans le conseil.—Projet du duc d'Albe d'envoyer des troupes en Écosse—Négociation des Anglais avec les Espagnols.
Au Roy.
Sire, aussytost que la Royne d'Angleterre, avec le congé de ses mèdecins, a peu sortir jusques en sa chambre privée, elle m'a permis, premier qu'à nulz seigneurs ny dames de sa court, sinon à ceulx qui la servoient en son mesmes lict, de la pouvoir voyr; et m'a compté la douleur extrême, laquelle, l'espace de cinq jours, luy avoit si fort serré l'allayne, et luy avoit tenu le cueur si pressé, qu'elle en avoit bien pensé mourir, et que desjà aulcuns jugeoient qu'il en fût autant faict; mais que Dieu ne l'avoit trouvée en assez bon estat pour la réputer digne d'aller encores à luy; et qu'elle croyoit que ceste douleur ne luy estoit provenue d'avoyr mangé du poisson, ainsy qu'aulcuns disoient, car elle en mangeoit assez souvant, mais plustost pour s'estre, despuis troys ou quatre ans, trouvée si bien qu'elle avoit mesprisé tout l'ordre, que ses mèdecins avoient auparavant accoustumé d'uzer vers elle, de la purger et luy tirer ung peu de sang, de temps en temps; néantmoins que ce mal, grâces à Dieu, estoit maintenant tout passé, et ne luy restoit plus qu'ung peu d'altération et ung bien peu de chaleur; me remercyant infiniement du soing que j'avois heu de sa santé, qui luy estoit une signiffication que Vostre Majesté luy vouloit beaucoup de bien et qu'elle vous pouvoit avoyr toute confience.
Je luy ay rendu ung des plus grandz mercys que j'ay peu pour ceste singullière faveur, qu'elle m'avoit faicte de la pouvoir si tost voyr, après sa maladye; et l'ay assurée, Sire, que vous prendriés pour ung très évident signe de sa bonne et inthime amityé vers vous, qu'elle m'eust donné ce privé moyen de pouvoir, par certaine science et de veue, vous tesmoigner sa parfaicte guarison. Et, après l'avoir ung peu entretenue là dessus, et luy avoir faict, de vostre part, la conjouyssance de la groysse de la Royne, de quoy elle s'est merveilleusement resjouye, et en a rendu de bon cueur grâces à Dieu, elle m'a faict quelques excuses du retardement de la conférance que nous avions à faire ensemble sur les choses du traicté, mais, parce qu'elle n'estoit encores assez forte pour travailler en négociation d'affères, elle avoit appoincté cinq de son conseil pour s'en assembler avecques moy.
Dont, tout sur l'heure, Sire, au partyr d'elle, je suys entré en communicquation avec eulx sur les deux poinctz que m'avez mandé: premièrement, du mot de religion, que, parce qu'il ne pouvoit estre exprimé dans l'article de la ligue, Vostre Majesté mettoit en avant d'y estre satisfaict par lettres particullières, escriptes et signées de voz meins; secondement; du faict de la Royne et royaulme d'Escoce, que, ne pouvant estre obmis, avec vostre dignité, qu'il n'en fût faicte mencion dans le traicté, vous desiriés y en estre inséré ung article, en la forme que je le leur exibois par escript.
Eulx, de leur part, Sire, ont desduict troys aultres poinctz, dont l'ung est touchant ce que messieurs voz depputés avoient retranché le trente quatriesme article dans leur minute du traicté, et ilz desirent qu'il y demeure; le segond que, excédant Vostre Majesté de force et de moyens la Royne, leur Mestresse, il estoit raysonnable que vous l'excédissiés aussy à luy offrir ung secours, qui fût plus grand que celluy que vous requériés d'elle; et le troysiesme, qu'il vous pleût faire émologuer par voz parlemens les choses qui seroient accordées pour le commerce.
Mais, après que je leur ay heu admené, sur les deux premiers poinctz, toutes les bonnes et vifves raysons qui sont contenues dans voz lettres, et respondu gracieusement à leurs aultres troys ce que j'ay estimé estre bien à propos, toute la difficulté est restée sur le faict d'Escoce; lequel leur vient toutjour fort à contre cueur: et mesmes qu'ilz ont assuré que, sellon les rapportz que, despuys bien peu de jours, ilz avoient receu d'Escoce, et aultres, le jour précédant, du costé de Flandres, il estoit tout certein que milord de Sethon et deux aultres Escouçoys, au nom et comme ambassadeurs de leur Mestresse, avoient capitulé avec le duc d'Alve de la descente des Hespaignols et Bourgignons en Escoce, et de leur livrer deux fortz et places qu'ilz fortiffieroient pour leur retraicte, ensemble de leur fournir vivres et chevaulx de charroy, et bagaige, quand ilz marcheroient, et de faire tout ce qu'ilz pourroient pour mettre le Prince entre les mains du dict duc; ce qu'ilz vous feroient aparoir encores plus clèrement par leur ambassadeur.
Ce nonobstant, Sire, j'ay incisté, par la mesme occasion qu'ilz disoient, estre expédiant qu'ung article bien exprès en fût mis dans le traicté, et que le voyage de Mr Du Croc, avec ung de leurs depputés, en fût d'aultant accéléré. Sur quoy ilz ont prins terme d'en conférer avec leur Mestresse, et que, puis après, ilz m'y respondroient; et croy, Sire, que je ne pourray pas beaucoup obtenir pour ce regard, tant y a que je y incisteray bien fort. Mais cepandant milord de Burgley, sans lequel toutes choses demeurent accrochées, est tombé si malade de la goute qu'il n'est possible qu'il puisse vacquer à rien; dont, affin que Vostre Majesté n'en soyt en peyne, j'ay anticipé ceste dépesche, et j'espère que, dans ung jour ou deux, je vous en envoyeray une plus complète par le chevaulcheur.