Ce xiiie jour de may 1572.
INSTRUCTION DES CHOSES
Dont le Sr de Vassal, suyvant la présente dépesche, aura à informer Leurs Majestez:
Que, le viiie de ce moys, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre à St Jemmes, et luy ay dict que le Roy avoit voulu donner lieu à ses ambassadeurs de luy pouvoir mander la première nouvelle de la conclusion du traicté, avant me commander de luy en rien dire; et que j'avoys bien cognu qu'ilz avoient honnorablement faict leur debvoir de luy représanter combien Leurs Majestez Très Chrestiennes y avoient procédé sincèrement, et nettement, et avec abondance d'amytié et de bienveillance vers elle;
Que maintenant j'avoys à luy dire, de la part de Leurs dictes Majestez, et de toutz ceulx de leur couronne, qu'ilz se conjouyssoient infinyement avec elle de la dicte conclusion du traicté, et que le Roy la prioit de croyre qu'il le luy confirmoit et le luy ratiffioit de cueur et de vraye affection, trop plus que nulle aultre obligation ne le sçauroit porter par escript, pour luy demeurer, de toutz ses moyens et forces, à jamais bon allié et perpétuel confédéré, comme avec celle de qui il honnoroit et révéroit plus la grandeur, et de laquelle il prisoit aultant les excellantes qualités que de nulle aultre princesse qui fût en tout le monde; et qu'il la prioit de faire estat de luy, et de pouvoir dorsenavant jouyr de tout ce qui estoit en sa puissance, et de toutes les commodités de son royaulme, comme de chose qui estoit en sa disposition; et qu'en somme elle estimât, par ceste confédération, d'avoir accreu sa grandeur d'aultant que celle du Roy, et de sa couronne, et de toute la France, y pouvoient adjouxter;
Que la dicte Dame, avec ung incroyable plésir, m'avoit respondu que son obligation estoit aujourdhuy si grande envers Leurs dictes Majestez, que, pour ne leur pouvoir par parolle rendre ung seul des infinys mercyementz qu'elle leur en debvoit, qu'elle les réservoit tous dans son cueur, pour, en lieu de ce, leur offrir, avec effect, son moyen et sa puissance, et tout ce qui dépendoit de sa couronne pour les en servir, sans excuse quelconque, toutes les foys qu'il leur pléroit le commander; et qu'elle supplioit le Roy de croyre que, puisqu'il luy avoit pleu de la prendre en sa confédération, qu'elle y persévèreroit à jamais, et ne s'en déporteroit pour péril qui peût advenir à sa propre vye, ny à son estat, comme celle qui s'estimoit estre confédérée avec le plus entier et plus droict, et le plus homme de bien, ainsy l'a elle dict, qui soit entre tous les princes qui règnent sur la terre.
Et luy ayant présenté toute ouverte la lettre que le Roy luy envoyoit touchant la cause de la religion, elle l'a lue incontinent avec affection, et m'a dict qu'elle cognoissoit très bien que le Roy, son bon frère, l'avoit escripte et signée de sa mein, et qu'elle satisfaysoit, trop plus que sufisemment, à la déclaration de son intention en cest endroict; dont m'en bailleroit une semblable de sa mein, en la forme que je la luy demandois, affin de l'envoyer à Sa Majesté Très Chrestienne.
Mais, touchant l'aultre lettre, que je luy ay demandée sur l'interprétation du xxxvie article du traicté, après qu'elle a heu, mot à mot, leu le mémoyre en françoys, et la substance de la lettre en latin, qui m'en avoient esté mandés, elle a fort aygrement débatu l'affayre, jugeant que par là l'on la vouloit contreindre de s'adresser à la Royne d'Escoce pour la poursuyte des angloys rebelles qui se retireroient en Escoce; et est retournée aux mesmes raysons qui m'avoient auparavant esté alléguées, car je leur avoys fort débatu et contredict le dict article; et enfin m'a dict qu'elle n'entendoit procéder en cest endroict, sinon jouxte la teneur des traictés d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui ne portoient qu'elle deût adresser ses sommations et réquisitions aux particulliers, ains au prince du pays, ou à celluy qui exerceroit l'authorité en son nom; et que, de donner advertissement au Roy de son entreprinse, premier que d'aller poursuyvre par armes ses rebelles, qui se retireroient par dellà, qu'elle espéroit bien de le faire aulcunement, durant leur bonne confédération, mais de s'y obliger par lettre ny promesse, qu'elle ne le pouvoit ny debvoit faire. Ce que ayant, au partir de la dicte Dame, débatu encores plus amplement avec sept des seigneurs de son conseil, j'ay enfin obtenu qu'il me sera baillé l'extrêt de l'article, d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui concerne ce faict, affin de l'envoyer au Roy pour voyr s'il le contantera; et que si, après, il y reste quelque difficulté, qu'elle sera vuydée à la venue de messieurs les depputés du Roy. Et semble bien que, de tant que l'article du nouveau traicté se réfère à debvoir procéder en cecy, sellon les anciens traictés d'entre les deux royaulmes, qu'on n'accordera jamais qu'il en soit rien changé; et les Escouçoys mesmes, quand l'on l'auroit bien advisé aultrement, ne le vouldroient consentyr.
Après ce dessus, j'ay dict à la dicte Dame que ce, où je me trouvois le plus empesché, de toute la dépesche que j'avois dernièrement reçue de France, estoit la persévérance en quoy je voyois que le Roy continuoit de la pryer qu'elle luy voulût envoyer Mr le comte de Lestre; et qu'il monstroit bien qu'il demeuroit en suspens de beaucoup de choses d'entre Leurs deux Majestez, et non si bien édiffié de plusieurs aultres comme il espéroit de l'estre par le dict sieur comte, mieulx que par nul aultre, si elle trouvoit bon qu'il l'allât trouver; et que je ne luy pouvois dire, de ce que le Roy m'en escripvoit, sinon qu'il s'attandoit de le voyr, et de l'honnorer, et bien traicter, pour l'amour d'elle, et de luy signiffier par luy quel il aura à estre et tous ceulx de sa couronne, toute leur vye, vers la dicte Dame, et comprendre aussi de luy quelle ilz la trouveront debvoir estre vers eulx; qu'elle m'avoit bien dict plusieurs occasions et plusieurs légytimes excuses là dessus, pour les mander au Roy, ce que j'avoys fort fidellement faict, mais aussy me luy avoit elle faict escripre que, s'il ne se pouvoit contanter sinon que le dict sieur comte fît le voyage, qu'elle l'en satisferoit; et de tant qu'il y percistoit, et s'aprochoit vers Paris, affin que le dict voyage fût tant plus court, qui ne seroit que de vingt ou de xxv jours, au plus long, que je la suppliois de vouloir donner congé au dict sieur comte de le faire.
La dicte Dame soubdein m'a respondu qu'elle ne pouvoit sinon avoyr une fort grande obligation au Roy pour ce sien bon desir, lequel elle voyoit bien que tendoit du tout à vouloir establir une très ferme et mutuelle confience entre eulx, mais le supplioit très affectueusement qu'il se voulût contanter que cella se fît ceste foys, pour le costé d'elle, par monsieur son amiral, lequel ayant esté faict comte de Lincoln estoit, à ceste heure, le premier homme de son royaulme, et tant bien affectionné à la confédération d'entre ces deux couronnes, et encores si bien informé des plus privées intentions qu'elle heût en son cueur, que le comte de Lestre ne sçauroit estre plus propre à ceste charge que luy, qui, d'abondant, avoit desjà tant advancé son apprest et s'estoit mis en telle despence qu'on luy feroit grand tort de révoquer sa commission; et que le comte de Lestre et milord de Burgley luy faysoient infinyement besoing pour ce parlement qui debvoit commancer le lendemein; et aussy, qu'estant icy Mr de Montmorency, lequel elle attandoit en grande dévotion, c'estoient ces deux là qui avoient à la conseiller de toutes les choses dont elle auroit à luy satisfaire; et que le Roy, encor que Mr de Montmorency fût absent, ne se trouveroit despourveu de bon conseil à l'arrivée de son dict amiral, ayant toutjour la Royne, sa mère, et Monsieur, et plusieurs aultres fort expéciaux conseillers près de luy.