CLXIIIe DÉPESCHE
—du vie jour de mars 1571.—
(Envoyée jusques à la court par Joz.)
Négociation du traité concernant l'Écosse.—Articles relatifs à la remise du prince d'Écosse aux Anglais et à l'alliance entre l'Angleterre et l'Écosse.—Tentatives faites par le comte Bodouel en Danemarck.—Affaires d'Irlande.—Lettre secrète à la reine-mère sur la négociation du mariage du duc d'Anjou.—Invitation faite au duc de passer en Angleterre; demande de son portrait—Autre lettre secrète sur la renonciation du duc d'Anjou au mariage, et la proposition du mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth.—Mémoire. Détails de la négociation du traité concernant l'Écosse.—Discussions entre les députés.—Prorogation de la surséance d'armes.—Négociations avec l'ambassadeur d'Espagne au sujet des nouvelles prises faites en mer par les protestans.
Au Roy.
Sire, j'ay esté requiz par les seigneurs de ce conseil et par les depputez de la Royne d'Escoce, et encores par le comte de Morthon, d'envoyer en dilligence ce pourteur devers Vostre Majesté pour la supplier très humblement d'avoir agréable que l'abstinence de guerre, laquelle, en commenceant ce tretté, a esté de nouveau prorogée pour tout ce moys de mars, ayt lieu en vostre royaulme, affin que les merchans escoussoys, qui ont leurs navyres toutz prestz à y faire voyle, chargés de grains, de poyssons sallez et aultres marchandises, y puyssent estre bien receuz, sans qu'il leur y soit donné nul arrest ny empeschement; nous promettans iceulx du dict conseil que, dans le premier jour d'avril, les affaires de la Royne d'Escoce seront si advancez que nous pourrons clairement cognoistre ce qui en aura à succéder; laquelle surcéance, Sire, ayant esté ainsy envoyée par hommes exprès en Escoce, si, d'avanture, Vostre Majesté la trouve bonne, il luy plairra me le mander promptement, parce que le temps court aus dicts merchans, lesquelz aultrement adviseroient où ilz pourroient aller ailleurs transporter leurs merchandises.
La Royne d'Escoce a comprins par ung discours, qu'elle a trouvé ez lettres de Mr de Glasco, que Voz Majestez Très Chrestiennes n'estoient bien contantes de ce qu'elle avoit passé trop avant à accorder plusieurs choses à la Royne d'Angleterre, qui luy estoient si avantaigeuses qu'elle n'avoit garde de les reffuzer, et que pourtant il falloit à ceste heure attandre que deviendroit le tretté premier que de parler de nul secours, inférant par là que Voz Majestez n'avoient grande envye de luy en bailler. Sur quoy elle a dépesché en dilligence devers monsieur l'évesque de Roz pour me venir remonstrer qu'elle porte ung extrême ennuy de cestuy vostre malcontantement, et qu'elle me requiert de vous tesmoigner si elle n'a pas cerché de procéder toutjour, et en toutes choses, despuys que je suys en ce royaulme, sellon vostre intention, sans aller aulcunement au contraire, quoiqu'il luy en deust advenir; et qu'elle supplie bien humblement la Royne de se souvenir du conseil, qu'elle mesmes luy a escript de sa main, de ne reffuzer aulcunes condicions à la Royne d'Angleterre, pourveu qu'elle puysse avoir sa liberté et se tirer hors de ses mains; et que je vous face entendre à toutz deux l'extrême dangier où elle a esté, et où elle est encores, non seulement de perdre son estat et ses subjectz, mais sa propre personne et sa vie, s'il n'y est remédié ou par le tretté, ou par le secours de Vostre Majesté; que, touchant le tretté, il n'y a que deux poinctz, de toutz ceulx qu'on luy a proposez, qui vous puissent venir à desplaysir, l'un est de la ligue: et quant à celluy là, elle vous supplie de croyre, Sire, qu'elle souffrira plustost toutes extrémités que de consentyr qu'il en soit faicte pas une qui ne vous soit agréable, et d'où vous puyssiez estre en rien offancé, et que de ce mesmes desir sont pareillement toutz les seigneurs escouçoys qui sont de son party; l'aultre poinct est de bailler le Prince, son filz, à la Royne d'Angleterre, et, quant à cella, il est trop certain qu'il n'estoit possible d'entrer aulcunement en tretté, mais encores qu'elle l'ayt desjà consenty, ce n'est toutesfoys qu'avec condicion que les seigneurs d'Escoce l'aprouvent, dont se pourra encores trouver moyen de le reffuzer; et, à ceste cause, elle tourne suplier Vostre Majesté que, considéré l'extrémité où elle est, et d'où elle ne peult sortyr sinon par le secours de voz armes, ou par le tretté, qu'il vous playse ou luy conseiller d'accorder son filz, duquel aussi la disposition n'est en ses mains, si aultrement le tretté ne peult succéder, ou bien luy envoyer ung prompt secours, et elle s'esforcera de le rompre.
Sur quoy, Sire, après avoir, par beaucoup de vrays et bien clairs argumens, fait cognoistre au Sr de Roz que l'intention de Voz Majestez estoit fermement au secours et assistance de la Royne, sa Mestresse, et qu'elle et luy en avoient veu et en voyeroient encores de si certaines démonstrations que rien ne les en debvoit faire doubter, ny je ne serois si mal advisé de prendre la matière à cueur si je ne sentois que vous l'eussiez aultant en affection comme je sçavois qu'elle touchoit à l'honneur de vostre couronne, sans toutesfois luy dissimuler que le poinct de la ligue, si elle vous préjudicioit, vous seroit incomportable, et celluy du Prince ne vous pourroit guière playre, je luy ay promiz de vous escripre le tout, et luy mesmes en escript à la Royne. Dont vous plairra, Sire, me remander en dilligence vostre bon commandement là dessus, affin que j'essaye de faire toutjour incliner la résolution des affaires, le plus qu'il me sera possible, à vostre desir, et que ne monstrions, de nostre part, retarder le tretté.
Ceulx cy avoient heu adviz que le roy de Dannemarc estoit après à accommoder le comte Boudouel de quelque nombre d'hommes et de vaysseaulx, pour faire une descente en Escoce, et que le dict Boudouel luy promettoit de luy mettre entre mains les Orcades, mais cella n'a pas continué, dont ceulx cy n'en sont plus en payne; mais ilz envoyent présentement à milord Sideney trente cinq mil escuz et deux grandz navyres de guerres, pleins de monitions, pour pourvoir aulx choses d'Yrlande; lesquelles choses toutesfois leur semblent plus asseurées, despuys ceste dernière bonne et honneste déclaration, que Vostre Majesté leur en a faicte, et despuys avoir entendu que le Roy d'Espaigne n'est si adélivré de la guerre des Mores ny de celle du Turcq, qu'il puysse entreprendre ailleurs; mesmes qu'ilz ont nouvelles, que le Turc, oultre une très grande armée de mer, en prépare une bien grande par terré, avec quelque apparance qu'il se veuille saysir de la Transilvanye pour donner à toute la Chrestienté assés de quoy n'avoir à entreprendre aultre chose que de toutz ensemble fermement luy résister. Sur ce, etc.
Ce vie jour de mars 1571.