—du XIIe jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr. de Vymont.)
Efforts des seigneurs anglais pour relever le courage des protestants de France.—Nouvelle activité dans les armements faits en Angleterre.—Prochain départ de sir John Hawkins à la tête d'une flotte qui pourrait être secrètement destinée pour la Rochelle.—Désir témoigné par Élisabeth que le commerce soit entièrement libre avec la France.—Nouvelles rigueurs exercées contre Marie Stuart.—Les remontrances de l'ambassadeur à ce sujet ne sont point écoutées.—Crainte qu'il témoigne du sort qui lui est réservé.—Nouvelles rigueurs exercées contre le duc de Norfolk.—Bienveillance dont on use envers le comte d'Arundel et lord Lumley.—Mise en liberté du comte de Pembrocke.—Les négociations avec l'Espagne, après avoir été rompues, sont prêtes à se renouer.—Détails sur le traité concernant le commerce et la restitution des prises.—Recommandation pressante de l'ambassadeur pour que Marie Stuart ne soit pas abandonnée.
Au Roy.
Sire, ma précédante dépesche est du ve de ce moys par le Sr. d'Amour, et despuys, s'estant espandu divers bruictz par deçà des choses de France, j'ay toutjour attandu qu'il m'en vînt quelque confirmation par lettres de Voz Majestez, mais voycy le xxxıııȷe jour que je n'en ay receu aulcune, et n'ay layssé pourtant d'espérer et de faire espérer à ceulx, qui vous sont icy bien affectionnez, beaulcoup mieulx de voz affaires, sellon la victoire qu'il a pleu à Dieu vous donner, qu'aulcuns principaulx protestantz de ce royaulme ne les publient. Lesquelz usent de tout artiffice de nouvelles controuvées pour garder que ceulx de leur party n'ayent la cause de ceulx de la Rochelle pour si habandonnée qu'ilz n'essayent encores, par aulcun nouveau renfort de reytres et par quelque contribution d'icy, de les secourir, dont ceulx, qui aujourduy manyent seulz l'estat de ce royaulme, craignantz que vostre victoire ayt esbranlé les fondemens de leur religion par la chrestienté, vont faisant tout à descouvert de grandes dilligences affin de les relever en France, de les confirmer en Allemaigne et les asseurer icy; ayant, incontinent après les nouvelles de la dicte victoire, faict dépescher la flotte des Anglois à la Rochelle pour ne laysser d'y continuer leur traffic, et pour accommoder ceulx du lieu de quelques deniers en change de leur vin et sel, et n'ozantz d'eulx mesmes leur envoyer monitions ny vivres de ce royaulme, ilz ont procuré que le Sr. Dolovyn et le bastard de Briderode leur en ayent desparty largement du butin qu'ilz ont faict vers Olande et Frize; et sont après à dépescher Quillegrey, avec l'homme du comte Pallatin, qui est icy, pour aller encourager et anymer par grandes persuasions et promesses les princes d'Allemaigne au secours de monsieur l'Admyral, dont je crains qu'ilz hastent [le duc de] Cazimir de se mettre en campaigne avant la fin de l'yver. Et dedans cestuy leur royaulme, qui est le lieu où ilz se trouvent les plus empeschez, ilz ont envoyé ordonnance et commissions par toutes les provinces pour réprimer les catholiques et authoriser les protestans; et n'estimantz encores cella suffizant, ont commandé ung guet et garde en armes en divers endroitz, lequel a esté commancé de faire despuys quatre jours ez rues et carrefours de ceste ville et le relèvent seulement à midy et à minuict; et ont aussi envoyé, despuis huict jours, nouvelles monitions et pouldres à leurs grandz navyres; et m'a l'on dict que Haquens faict dilligence d'armer encores sept aultres bons vaysseaulx de guerre, mais l'on me veult faire croyre que c'est pour ung nouveau voyage qu'il entreprend aulx Indes, et que les plus grandz de ce royaulme font les frays non sans opinion que ceste Royne mesmes y contribue, parce que on prend les monitions de la Tour, mais nul de ses propres vaysseaulx n'y va, affin de n'offancer le Roy d'Espaigne. De ma part j'ay aulcunement suspect le dict apareil, et crains qu'il se faict pour secourir ceulx de la Rochelle, estant le commun bruict icy que vostre armée les va assaillir, et que mesmes vous avez pour cella faict arrester aulcuns navyres anglois à Bourdeaulx en les payant, affin de les assiéger par mer et par terre. Il est vray qu'il n'y a encores rien d'ordonné touchant les hommes et les vivres pour le dict armement de ceulx cy, sinon seulement quelques milliers de biscuyt, et j'auray l'œil à ce qui s'y ordonnera davantaige pour vous en advertir incontinent.
Aulcuns ont miz grand peyne envers ceste princesse de luy faire avoir suspect le traffic des aultres endroictz de vostre royaulme, sinon de la Rochelle, pour avoir meilleure colleur d'y adresser toutjour les flottes de ce royaulme, mais elle m'a néantmoins fort libérallement accordé qu'après la mainlevée et restitution faicte de chacun costé, au xxve de ce moys, elle veult que le commerce mutuel d'entre voz deux royaulmes soit ouvert, et aille libre comme auparavant. Par ainsy ne fault doubter, quoy qu'advienne de ceulx de la Rochelle, que les merchantz ne les délayssent d'eulx mesmes, quant cella sera faict, pour ressortir ailleurs où bon vous semblera; dont adviserez, Sire, comme il sera bon d'y procéder, car si Vostre Majesté veult que cella se face par proclamation, je presseray ceulx de ce conseil d'envoyer publier et notiffier, par leurs villes et portz et tout le long de leur coste, la continuation et seurté du dict commerce avecques la France, ce qui ne plairra guières à ceulx qui vous vouldroient desjà veoir en guerre de ce costé.
Ceulx cy sentent qu'avec la division de la religion la cause de la Royne d'Escosse va divisant et mettant en grand trouble tout leur royaulme, dont, pour y cuyder remédier ilz font observer et garder de fort prez la dicte Dame, laquelle s'en met en frayeur pour aulcunes rigueurs et contrainctes qu'on luy use, de quoy je suys extrêmement marry; mais il n'y a ordre que je puysse, pour ceste heure, obtenir rien de plus gracieulx pour elle de ceste Royne, sa cousine, ny de ceulx de son conseil, n'ayant toutesfoys layssé de dire et faire en leur endroict tout ce qui convient pour protester ung grande revanche contre ceulx qui seront cause ou de son mal ou de la perte de son estat, et n'ay poinct cogneu, au parler de ceste princesse, ny des dictz [seigneurs] de son conseil qu'on veuille rien attempter de viollant ny d'indigne contre la personne de la dicte Dame, sinon seulement de garder qu'elle ne puisse practiquer qu'avec ceulx qui l'ont en garde. Néantmoins elle a trouvé moyen, nonobstant cella, de me faire tenir quatre petites lettres, qui sont cy encloses, que je croy qu'elle les a escriptes sans lumyère, desquelles je m'asseure que Voz Majestez seront meues à compassion et seront convyées luy assister et de secourir son chasteau de Dombertran.
Le duc de Norfolc est toutjour en la Tour, et les gardes luy ont esté ces jours passez redoublés. Le comte d'Arondel et milord de Lomelley sont encores en arrest, mais avec quelque liberté de s'aller promener à cheval, accompaignez d'aulcuns gentishommes qui sont commiz à les garder. Le comte de Pembrot, ayant avec grande démonstration de malcontantement requis d'estre deschargé de la Grand Mestrize d'Angleterre et de n'estre plus du conseil, pour se retirer chez luy, a esté licencié d'aller en sa mayson prez de Londres, mais non deschargé de ses estatz.
L'ambassadeur d'Espaigne s'en est retourné en cette ville, et le marquis de Chetona est demeuré encores à Coulbronc, qui de rechef a heu audience de ceste Royne, mais ne sçay encor ce qu'il y a négocié; tant y a qu'ayant semblé une foys que tout son affaire fût interrompu, l'on a despuys remandé les depputez pour faire encores ung abouchement, affin de renouer les matières, et, dans peu de jours, se verra ce qui s'en doibt espérer, aydant le Créateur auquel je prie, etc.
De Londres ce xıȷe de novembre 1569.