Chiffre.—[Suivant ce que leurs Majestez m'ont commandé par leurs lettres du xxe de septembre, le Sr. de Sabran leur dira que, pour la cause de la religion, et pour le faict de la Royne d'Escoce, et pour la détention de ces seigneurs prisonniers, les armes sont à bon escient prinses en ce royaulme par les catholiques vers les quartiers du Nort; mais je puys protester que c'est sans aulcune injure que j'aye procuré procéder en façon du monde de la part de Leurs dictes Majestez, et sans les avoir constituez en cause qui puisse estre réputée mauvaise envers Dieu ny le monde. Il est vray qu'espérans les dictz catholiques n'estre habandonnez du Roy, ilz ont ainsy entreprins ceste querelle, laquelle ilz estiment apartenir à Sa Majesté plus que à nul aultre prince chrestien, et sont après à me demander quelque secours de luy, ainsy qu'ilz disent que ceulx du contraire party ont envoyé demander ung nombre d'harquebouziers à monsieur l'Admiral; sur quoy Leurs Majestez me commanderont ce que je leur auray à respondre, car pour encores je ne leur ay promiz rien de particullier.
Or, nonobstant la conférance et le pourparlé d'accord, qui se faict sur les différans des Pays Bas, le duc d'Alve ne laysse de cercher le moyen comme il pourra bien allumer ceste guerre, car j'ay adviz qu'il a mandé aus dictz seigneurs du Nort, ne saichant encores leur prinse d'armes, qu'encor qu'il eust proposé d'attandre ung commandement plus réglé du Roy, son Maistre, qu'il ne l'a sur ce qu'il auroit à entreprendre avec eulx, et qu'il eust pensé ne debvoir jusques alors rien mouvoir ouvertement en leur faveur, ou au moins qu'il ne vît qu'ilz eussent commancé quelque chose de leur part, et qu'ilz se fussent miz aulx champs, ou qu'ilz eussent surprins quelque place, ou prins aulcuns prisonniers, ou remiz par force la Royne d'Escoce en liberté; si est ce que, sans temporiser davantaige, il seroit prest de leur fornyr cent mil escuz, et deux mille harquebouziers et mille corselletz, et encore cinq centz chevaulx, s'ilz luy envoyoient ung homme de qualité qui entendît le pays et les affaires, et qui le sceût résouldre du temps et du lieu qu'il fauldroit faire ceste descente, et luy désigner ceulx qui s'y trouveroient pour la recepvoir et la conduyre.
Et de cella l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a desjà envoyé lettres à iceulx seigneurs du Nort par un capitaine de leur intelligence, lequel ilz avoient pour aultres occasions dépesché par deçà, et icelluy mesmes capitaine est prest de passer devers le duc d'Alve, espérant qu'il accomplyra plus volontiers ses promesses, quant il verra que l'entreprinse est plus advancée qu'il ne cuydoit.
Possible que le dict duc est meu à cella pour n'espérer qu'il puysse obtenir aulcune rayson ny accord sur les dictz différans, et pour venger l'offance que véritablement il a receue des Anglois, aussi pour porter quelque faveur aulx catholiques, et pareillement pour la liberté de la Royne d'Escoce; car toutes ces choses concourent à cest affaire. Tant y a qu'il semble qu'il prétende principallement à la conqueste du pays, car il a desjà faict distribuer de l'argent, oultre le compte de ce secours, à aulcuns grandz, qui sont bien fort parcialz pour la mayson de Bourgoigne, et à d'aultres qui sont en obligation au Roy d'Espaigne, du temps qu'il estoit Roy de ce pays, lesquelz sont desjà gaignez.
Et le dict sieur ambassadeur faict grand presse que la Royne d'Escoce, puysque le duc de Norfolc est meintennant en prison, veuille délaysser le propos de mariage qu'elle a avecques luy, et que ce sera le Roy, son Maistre, qui l'espousera, ou la pourvoirra d'ung si bon et advantaigeux party, qu'elle n'en sçauroit trouver de meilleur en l'Europe; et faict grand instance que Me. Jehan Amilthon, serviteur de la dicte Dame, soit envoyé, avec lettres de créance d'elle, devers le dict duc d'Alve, affin, dict-il, de mieux conclure tout le faict du secours.
D'ailleurs l'on m'a donné adviz sur la négociation du marquis de Chetona que, pour la rendre plus agréable à ceste princesse, il semble qu'il y mesle je ne sçay quoy de préjudice contre la France sur la reddition de Callais et sur les entreprinses que la dicte Dame vouldroit faire par dellà; et qu'il luy mect en termes ung nouveau mariage avec de très grandz advantaiges qui ne sont à mespriser, et qu'en toutes sortes le duc d'Alve, cognoissant une fort grande importance de ce royaulme aulx affaires de son Maistre estime qu'il ne pourroit en rien mieulx employer ses forces et ses moyens que d'y estandre sa grandeur s'il peult.
Et, de tant qu'ung assés principal personnaige de ceste court, qui est fort protestant, a dict en quelque lieu que le duc d'Alve ne se monstroit trop contraire à ceulx de leur religion, ny ne procédoit, à ceste heure, que bien respectueusement envers eulx; et que mesmes, lorsque le duc de Deux Pontz temporisa si long temps d'entrer en France, ce fut pour taster l'intention du dict duc d'Alve, lequel, monstrant se préparer contre luy parce qu'il avoit receu le prince d'Orange et ses gens en sa compaignye, et qu'il craignoit que ce fût pour redescendre aulx Pays Bas, ne voulant le dict duc de Deux Pontz avoir à faire, tout à la foys, au dict duc d'Alve et à monsieur d'Aumalle, qui luy estoit en teste, n'entreprint jamais de marcher, jusques à ce que le dict duc d'Alve l'eust asseuré que, pourveu qu'il n'entrât aulx estatz de Flandres, il ne s'armeroit aulcunement contre luy, et ne bailleroit au Roy que le secours qu'il ne luy pourroit honnestement reffuzer; et que despuys, quant il a entendu la victoire, que Monsieur, frère du Roy, a gaignée, il luy est eschappé de dire que l'Admyral n'estoit pourtant du tout deffect, et qu'il n'estoit encores besoing qu'il le fût; j'ay beaulcoup suspectes les négociations et pratiques du dict duc d'Alve, qui est homme qui les sçayt projecter de loing.
Tant y a qu'en ce qu'il prétend de mouvoir dans ce royaulme, je le laysse vollontiers passer comme une entreprinse desjà commancée, en laquelle il se déclaire fort qui n'est pour estre bientost achevée, et ne se peult encores juger quel bout elle fera; mesmes je l'advance, sans me rendre suspect, possible, plus que ses propres ministres, espérant que cella pourra revenir au sollaigement des affaires du Roy, avec ce, que je ne voys pas que les choses soient encores si disposées icy pour le dict duc, que ses intelligences ayent à sortir sitost ny si bien à effect comme il le desireroit.
Au regard du mariage de la Royne d'Angleterre je croy qu'on n'y battra que à froid, comme les aultres foys qu'on l'a cy devant entreprins, car luy ayant ung des seigneurs de son conseil naguières remonstré qu'elle estoit pour avoir dorsenavant toutjours troubles et esmotions, quant ses subjectz verront n'y avoir plus espoir de son mariage, ny d'avoir lignée d'elle; et que pourtant elle feroit bien de se résouldre bien tost à quelcun, et convoquer à cest effect son parlement pour en dellibérer; et que, s'il luy playsoit avoir agréable celluy du duc de Norfolc, tout son royaulme en seroit fort contant; elle a respondu que, si ses subjectz l'aymoient et desiroient la veoir vivre ou avoir lignée d'elle, qu'ilz debvoient la laysser en sa liberté de se maryer ou non, et de prendre tel party qu'elle vouldroit, sans luy en proposer ung ou aultre sellon leur affection, qui, possible, ne luy estoit agréable; et, quant à convoquer son parlement, que nul de ses prédecesseurs n'en avoit jamais tenu que trois en sa vie, et elle en avoit desjà tenu quatre, dont, en ce dernier, l'on l'avoit tant tourmentée de ceste matière de mariage, qu'on l'avoit faicte résouldre à deux choses:—l'une, de ne tenir jamais plus parlement, et l'autre, de ne se maryer jamais,—et qu'elle dellibéroit mourir en ceste opinion.
Touchant la Royne d'Escoce, je fays, à la vérité, tout ce que je puys pour interrompre la pratique du duc d'Alve et confirmer ce qui est entre elle et le duc de Norfolc, et en cella, la dicte Dame et le dict duc, encor qu'ilz soyent bien restrainctz et esloignez l'ung de l'aultre, ilz promettent toutesfoys, du lieu où ilz sont, qu'ilz ne s'abandonneront jamais, et respectent si fort leur mutuel bien et advantaige que chacun de son costé monstre mespriser sa propre liberté, et quasi sa vie, pour servir à celle de l'aultre; mais je crains que leur longue prison admène du changement en leurs affaires. Tant y a que j'ay pourveu que le susdict Amilthon, qui part pour aller devers le dict duc d'Alve, ne porte poinct de lettres de créance de la dicte Dame, parce que, ayant, aultres deux foys, esté envoyé devers luy, semble qu'il s'est ung peu trop advancé du mariage de sa Mestresse, et est sa créance limitée pour le secours seulement, si, d'advanture, il passe jusques à luy.