(Envoyée par Jehan de Bouloigne.)

Plainte faite par l'ambassadeur à Élisabeth contre la saisie de ses dépêches, et la conduite des députés envoyés par elle en Allemagne.—Il demande formellement, au nom du roi de France, qu'elle porte secours à la reine d'Écosse et lui fasse rendre sa couronne.—Explications données par Élisabeth, au sujet des reproches qui lui sont adressés.—Promesses qu'elle fait de continuer avec la France les relations les plus amicales.—Nouvelle de la mort de M. d'Andellot.—Rumeur causée à Londres par des accusations d'empoisonnement sur M. d'Andellot, et de tentatives d'empoisonnement sur l'amiral de Coligny, M. de La Rochefoucault et de Montgommery.—Effet produit par la nouvelle, encore incertaine, que le duc de Deux-Ponts a passé la Loire.

Au Roy.

Sire, j'ay esté, durant ces festes de Pentecoste, devers la Royne d'Angleterre à Grenuich, pour trois principales occasions; l'une, pour luy compter l'estat de voz affères, ainsy que, par voz lettres du xıııȷe du passé, il vous a pleu me le commander; l'aultre, pour luy remonstrer aulcuns mauvais déportemens de ses ministres en Allemaigne; et la troisiesme, pour le faict de la Royne d'Escoce. Je luy ay commancé mon propos par me plaindre grandement à elle de l'interception et divertissement, que le maistre de la poste de Canturbery a ozé fère, d'ung vostre paquet et d'ung paquet de Mr. de Gordan, des mains du postillon qui me les aportoit, luy remonstrant qu'il les avoit transportez en lieu, où l'on me les avoit retenuz deux jours, et puys m'avoient esté renduz par ung des gens de son principal secrétaire, Me. Cecille, en si mauvais estat qu'encor qu'ilz apareussent aulcunement cloz, ilz ne monstroient toutes foys qu'on leur eust gardé le respect deu aulx lettres et cachet d'ung si grand prince; ce qui me faisoit croyre que l'indignité n'estoit procédée d'une telle princesse comme elle, ny de son commandement, ains de la malicieuse curiosité et extrême passion de ceulx qui, en plusieurs aultres mauvaises sortes, avoient, ceste année, miz souvent la dicte Dame en hazard de perdre le bien de la paix et amytié de Vostre Majesté et celle de vostre royaulme: dont la suplioys humblement qu'elle m'en vollût fère avoir rayson.

A quoy elle, monstrant n'estre aulcunement contante, m'a respondu que, à la vérité, c'estoit chose qui n'estoit advenue de son sceu, et bien fort à son regrect, mais que Milaris Coban venoit de luy bailler des lettres de son mary, qui est gouverneur du quartier, où cella a esté faict, par lesquelles il luy donnoit compte du tout, et comme le postillon estoit un homme nouveau, lequel venant, sans passeport, en la compaignye d'aulcuns Angloys qui estoient passez en mesmes temps de Flandres pour servyr d'espyes, s'estoit avec eulx randu si suspect, qu'on les avoit toutz foillez et visitez ensemble; dont me prioyt d'excuser, pour ceste foys, la détention de mon dict paquet, et qu'elle ne lairoit pourtant de me fère avoir réparation du tort qu'on m'y pourroit avoir faict.

Je luy ay répliqué que les paquetz de Vostre Majesté avoient accoustumé de servir de passeport et de seureté à ceulx qui les pourtoient, dont ne restoit aulcune bonne excuse pour ceulx qui m'avoient si fort offancé, lesquelz, continuans ainsy de plus en plus se porter toutjour fort mal envers Vostre Majesté, seroient en fin cause de vous fère monter au cueur ung juste desir de rescentiment, et que leur entreprinse avoit esté bien fort vayne en cest endroict, car je ne leur eusse que trop volontiers communiqué ceste dépesche, à laquelle je m'asseuroys qu'ilz n'eussent prins le playsir, que j'espéroys que la dicte Dame auroit, d'y veoir les affères de Vostre Majesté en très bonne disposition, la priant d'avoir agréable d'en ouyr le récit.

Et ayant la lettre en la main, je luy leuz incontinent toute cette partie qui concernoit le bon estat de voz dictes affères, et la calompnye et menterye de ceulx qui en parloient aultrement, et l'asseurance de vostre amytié envers la dicte Dame avec la correspondance que vous desiriez d'elle: laquelle monstra avoir le tout fort agréable, et fut une chose qui vint bien à propos pour aulcunes matières, qui estoient lors en termes en ceste court; lesquelles se menoient diversement sellon la diversité des novelles, que les ungs et les aultres représentoient de la guerre de France; à l'occasion de quoy elle s'arresta davantaige sur le discours de la dicte lettre et m'y fyt plusieurs demandes, ausquelles je miz peyne de satisfère: puys luy diz que, de tant que vous ne vouliez garder aulcune malle impression ny réserver rien sur vostre cueur contre elle, vous la priez de vous esclaircyr d'une chose qu'on vous avoit mandée d'Allemaigne, c'est que ses agentz par dellà faisoient de si mauvaiz offices et si contraires à vostre service que, quant elle vous auroit déclairé la guerre, ilz ne se monstreroient plus ouvertement voz ennemys qu'ilz faisoient, provoquans et incitans les princes protestans d'Allemaigne de fère et continuer la guerre en vostre royaulme, et employent le nom et le crédict d'elle, pour leur trouver des deniers; et, que mesmes l'on vous avoit mandé que Quillegrey, et ung aultre des siens, qui se tient à Francfort, estoient sur le point de leur faire fornyr quatre vingtz ou cent mille tallartz, avec promesse de plus grand somme, quant la flotte de Londres seroit arrivée en Hembourg: ce que vous ne vouliez ny pouviez croyre que procedât aulcunement d'elle, estant chose qui répugnoit grandement à la paix, et aulx promesses, et sèremens, que vous avez juré, de procurer le bien et évitter le mal loyaulment l'ung de l'aultre, et trop contraire à l'honneur de la parolle qu'encores freschement elle vous avoit donnée de la continuation de son amytié, mais que c'estoient aulcuns mal affectionnez, transportez de passion, qui abusoient ainsy de son authorité, et ne se soucyoient d'allumer, par ce feu couvert qui estoit plus cuysant que si la flamme en paroissoit, une guerre entre vous, pourveu qu'ilz vinsent à boult de leurs intentions, ce que vous la priez très instantment de fère cesser.

Et luy tins ce propoz, Sire, tant par ce que j'avois des adviz conformes à cella que pour ayder de divertyr une levée de deniers qu'on estoit après à fère icy; à laquelle je sçavoys qu'aulcuns seigneurs de ce royaulme contradisoient.

De quoy la dicte Dame, voulant donner satisfaction à Vostre Majesté, m'a dict que, à la vérité, elle avoit deux agentz en Allemaigne, l'ung nommé Du Mont, homme vieulx, catholique, ancien serviteur du feu Roy son père, qui se tenoit en une sienne mayson prez de Francfort, et l'aultre Quillegrey, gentilhomme anglois, bien affectionné à son service, par lesquelz deux elle entretenoit l'amytié des princes allemans, lesquelz se monstroient très affectionnez de la continuer envers elle, tout ainsi qu'ilz l'avoient toutjour heue ferme et constante envers le dict feu Roy son père, mesmes qu'elle pouvoit compter le duc Auguste, le lansgrave de Esse, les palgraves et aultres principaulx princes de dellà, pour ses fort inthimes amys, et me vouloit bien dire qu'elle, avec eulx, avoient ensemblement pourveu à leurs affères contre ceulx qui vouloient exterminer leur religion; mais qu'au reste, ses agens n'avoient eu jamais charge de fère ny procurer rien en particullier contre Vostre Majesté, et m'asseuroit qu'il n'y avoit esté aulcunement forny argent, au moins par nul moyen qui procédât d'elle, sans lequel je pouvois croyre que ses gens n'estoient pour trouver guyères grandz sommes, et qu'elle vous remercyoit grandement de l'honnorable jugement que vous feziez de son intention, en ce que, quant le dict adviz seroit véritable, vous l'en vouliez tenir deschargée; ce qu'elle vous prioit de croyre, qu'encor qu'on luy représentât plusieurs occasions, qu'elle n'estoit pour en prendre jamais pas une de ceste sorte à couvert contre vous; ains envoyeroit ouvertement la vous notiffier: mais que vous la trouverez fère profession sinon de prudence, au moings d'intégrité, en tout ce qu'elle vous avoit promiz; adjouxtant plusieurs aultres propos assés longs, lesquelz il est bien besoing que Voz Majestez sachent, mais je réserve les vous fère entendre par homme exprès.

Et m'a esté dict que ceste mienne remonstrance a eu desjà quelque effect, mais je métray peyne de le sçavoir mieulx pour vous en asseurer par mes premières. Et pour la fin, je l'ay remercyée au nom de Voz Majestez, de la bonne et vertueuse dellibération qu'elle monstre prendre meintennant ez affères de la Royne d'Escoce pour la remettre en son estat, ainsy que Mr. l'évesque de Ross me l'a particullièrement racompté, la supliant d'y pourvoir si bien, et si à temps, que le retardement n'y puysse plus engendrer de difficulté, et qu'elle se veuille acquérir seule l'honneur de la plus honnorable entreprinse qui soit escheue, de nostre temps, en main de nul prince chrestien, sans excepter celle de l'empereur Charles Ve en la restitution qu'il fit du Roy de Tunes[1], car ce fut pour ung pays mahumétan, en hayne de Barberousse, qui infestoit l'Espaigne, là où ceste cy est une légitime et héréditaire princesse, sa parante, qui ne luy a faict jamais desplaysir, et est venue, en la confiance de sa parolle, recourir à elle, luy requérant, en bonne sorte et avec beaulcoup d'humillité, son promiz secours; oultre que par ce moyen, plus que par nul aultre qui se puysse jamais offrir, elle satisfera grandement à toutz les princes de la terre, mesmement à Voz Majestez Très Chrestiennes, qui luy en aurez obligation; luy voulant bien dire, de la part d'icelles, que, sans l'attante de son dict secours, vous vous fussiez desjà efforcez, quelz affères que vous ayez sur les bras, de pourveoir à ceulx de la dicte Dame, sellon que vous y estiez, par les trettez et par ung honneste debvoir, obligez; qui ne vouliez, en façon du monde, laysser ung si mauvaiz exemple de vous à voz alliez et confédérez, que vous fussiez veuz habandonner la cause de ceste princesse, laquelle tenoit le lieu de la principalle et plus ancienne alliance de vostre coronne.