Au Roy.

Sire, partant la Royne d'Angleterre mercredy dernier de Amptonne, où elle a faict le bout de son progrez de ceste année, sans passer en l'isle d'Ouic, comme elle avoit dellibéré de le faire, mais aulcuns principaulx seigneurs de sa court y ont bien passé, et le capitaine Orsey, qui en est gouverneur, est venu deçà faire devant la dicte Dame une reveue d'envyron deux mil harquebouziers de la dicte isle. Elle m'a envoyé sa responce, qu'elle faict aulx lettres de Voz Majestez du xve du passé, sur lesquelles vous ayant desjà, par les miennes du xıııȷe d'estuy cy, randu compte de ce que, de parolle, elle me dict lorsque je les luy présentay, je ne vous en toucheray icy rien davantaige; seulement vous diray, Sire, que la dicte Dame s'en vient à Amthoncourt au xxvȷe de ce moys, pour estre prez de ceste ville, affin de pourvoir à plusieurs siens affaires qui se présentent meintennant, entre lesquelles elle et les siens monstrent toutjour avoir fort le cueur aulx évènemens de France, regardans de près quelle yssue pourra prendre ceste guerre, et se pourvoyans pour ceste occasion, oultre ce que je vous ay desjà mandé de leur apareil de guerre par deçà, d'avoir aussi des deniers en Allemaigne; car bonne partie de ce que les recepveurs d'Angleterre peuvent lever, ou qui se peult recouvrer par moyens et inventions extraordinaires, se dellivre au Sr. Thomas Grassan, qui le va distribuant de main en main secrectement aulx merchantz de ceste ville, affin qu'ilz layssent aultant de deniers de la vante de leurs draps, qu'ilz ont envoyé en Hembourg, ez mains des agentz de la dicte Dame par dellà, si bien que de deux millions cinq cens mil escuz, que vallent les deux flottes ou aultres parties qu'on y a envoyé ceste année, l'on faict estat qu'il n'en retournera icy, ny par amployte d'aultre merchandise, ny en deniers, guières plus de huict centz mil escuz, affin que la dicte Dame ayt fonds et grand crédit en Allemaigne pour y pouvoir lever gens de guerre quant elle vouldra.

Et touchant les bagues de la Royne de Navarre, la dicte Dame, à la vérité, a reffuzé de prester argent dessus, allégant estre pressée d'une debte qu'elle a promiz payer à la fin de ce moys à Francfort, mais n'empeschoit qu'on ne se peult accommoder avec ses créditeurs du dict payement sur les dictes bagues, pourveu qu'elle demeurât quicte tant du principal que des intérestz. Et ainsy, par ung moyen ou aultre, semble qu'il y a [et] aura deniers fornys sur les dictes bagues, mais c'est en sorte que les principaulx de ce conseil n'en sentent rien; et s'est monstrée la dicte Dame fort offancée, ces jours passez, contre la communaulté des merchantz de ceste ville, qui s'estantz assemblez pour dellibérer par pluralité de voix sur la forniture de tant de deniers en Allemaigne, elle leur a mandé qu'ilz avoient trop entreprins de tretter en ceste sorte d'ung tel faict, auquel ilz publioient et révéloient son secrect et le secrect de ses affaires, et qu'ilz n'avoient à penser que à la seurté de leurs deniers, sans s'entremettre de cecy plus avant.

La flotte, qui est partie pour Hembourg, a heu bon vent, et, sellon le raport d'ung qui est revenu de dellà, elle est arrivée à saulvement au dict lieu, et dict davantaige que Mr. de Lizy et le Sr. de Jumelles ont prins terre à Endem pour tant plus tost se randre devers le duc de Cazimir, affin de le haster de se mettre incontinent en campaigne; et qu'il a veu, au reste, joindre les ourques et vaisseaulx de l'homme du prince d'Orange avec les quatre navyres du bastard de Briderode sur la coste de Frize, et qu'ilz sont à ceste heure unze bons vaisseaulx ensemble, aussi bien armez et équipez qu'il est possible, et crainct on qu'ilz porteront grand dommaige à la pescherye de Flandres de ceste année; tant y a que je suys bien ayse d'avoir au moins obtenu de ceste Royne qu'ilz n'ayent, pour ceste foys, prins la routte de France.

Les choses d'Irlande passent diversement, car une partie des soublevez, mesmement celle où estoient les deux frères du comte d'Ormont, ont desjà, par le moyen de leur frère, offert de se soubmettre [et] de poser les armes pourveu que les griefz, pour lesquelz ilz disent les avoir prinses contre Charo, soyent décidez au conseil d'Angleterre et non pardevant le Debitis; mais les aultres soublevez persévèrent, et mesmes j'entendz qu'ilz prospèrent en leur entreprinse, laquelle se monstre assés doubteuse. Néantmoins ceulx cy ne l'estiment estre de guières de dangier.

Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne m'a faict entendre que dans le paquet, qui luy est dernièrement venu par la dépesche que Vostre Majesté m'a faicte du dernier du passé, il a receu une lettre du Roy Catholique pour la Royne d'Angleterre qui porte deux chefz;—l'ung, de la prier qu'elle veuille ottroyer saufconduict à ceulx qu'il a advisé d'envoyer de sa part devers elle, tant pour tretter des différandz qui sont survenuz ceste année entre leurs subjectz, que pour satisfaire aulx poinctz de la lettre qu'elle luy escripvit l'hyver passé en latin;—et l'aultre chef, est de l'exorter qu'elle ne veuille porter plus aulcune faveur aulx rebelles de Flandres, ny pareillement à ceulx de France; car cella luy pourroit attirer la guerre en son pays, et qu'elle se déporte de leur assister si elle ne se veult, par mesme moyen, préparer de soubstenir le rescentyment que les princes offancez en pourront cy après justement avoir, me priant le dict ambassadeur que je le face ainsy entendre à Vostre Majesté et qu'il sera prest de procurer envers le Roy, son Maistre, qu'il face toutjour semblables bonnes démonstrations et offices icy pour le bien de vostre service. Sur ce, etc.

De Londres ce xıxe de septembre 1569.

A la Royne.

Madame, pour accompaigner les lettres, que la Royne d'Angleterre escript à Voz Majestez, j'ay touché en la lettre du Roy les principaulx poinctz que j'ay à vous faire meintennant entendre des choses de deçà, entre aultres celuy de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, par lequel le Roy, son Maistre, monstre avoir ceste foys cédé à la Royne d'Angleterre, et qu'en fin ayant bien pensé à son faict pour les aprestz qu'il sent d'Allemaigne, et, possible, pour les propres difficultez de ses pays, il ne s'est tant vollu tenir sur la réputation qu'il n'ayt envoyé le premier devers la dicte Dame, pour accorder amyablement des différandz qui sont entre eulx; de quoy elle s'estime avoir gaigné ung grand advantaige, et dict on que le Sr. Chapin Vitel et le docteur Vargaz seront pour cest effect dans dix ou douze jours par deçà. Je ne sçay encores ce qui en pourra réuscyr, tant y a que je crains assés que l'admonestement, que le dict Roy Catholique a faict à ceste princesse de considérer le rescentiment qu'on pourra avoir de l'assistance qu'elle a donnée à ceulx de la nouvelle religion, ainsy que le dict sieur ambassadeur me l'a mandé, ne la mette davantaige en souspeçon de l'yssue de la guerre de France, et ne l'induyse d'accommoder tant plus tost ses affaires ailleurs, pour d'aultant retarder et traverser, en ce qu'elle pourra, ceulx de Voz Majestez; mais je luy en osteray toutjours par mes propos le doubte qu'elle en pourroit avoir sur le cueur, sans monstrer toutesfoys que je tende à rien de cella.

Le sire Thomas Flemy est revenu d'Escoce, qui raporte que le comte de Mora ne s'est vollu déporter d'assiéger Dombertran pour chose que la Royne d'Angleterre luy en ayt escript, et qu'en l'assemblée, qu'il a tenue à Esterlin le xxvııȷe d'aoust, il a faict ordonner ung depputé pour venir par deçà, ce qu'on estime bien n'estre à aultres fins que pour prolonger toutjour l'affaire. Tant y a que la part, qui est au dict pays pour la Royne d'Escoce, semble estre plus vifve et plus relevée meintennant qu'elle n'a encores esté, nonobstant que, pour avoir le secrétaire Ledinthon esté découvert d'en estre, l'on a trouvé moyen de le faire publicquement accuser dans la dicte assemblée pour complice du murtre du feu Roy d'Escoce, dont il a esté miz en arrest contre le desir des comtes d'Arguil, de Honteley, d'Athil et des principaulx seigneurs, qui ont cryé que la seurté et franchise de la dicte assemblée estoit viollée, et s'en sont allez fort mal contantz. Monsieur l'évesque de Roz est après à pourchasser là dessus audience de ceste Royne, mais je croy qu'il ne l'obtiendra jusques à ce que la dicte Dame sera à Amthoncourt, laquelle monstre de plus en plus avoir souspeçon et deffiance de tout ce qui se faict et qui se procure pour l'advantaige de sa cousine. Sur ce, etc.