Sur laquelle leur résolution s'estant la dicte Dame assés collérée contre ceulx, qui l'avoient faicte estre jusques icy trop rigoureuse contre le dict duc, leur a respondu qu'elle estoit contante de prendre bientost ung bon expédiant avecques luy, qui ne viendroit toutesfoys ny d'aulcun d'eulx, ny de toutz ensemble, et dont il n'en auroit à remercyer que elle seule; et quant à dresser une armée, qu'elle ne se vouloit opposer à leur conseil, mais seulement les prier qu'ilz advisassent de n'entreprendre rien qui ne fût bien nécessaire, et qui ne la mist en plus de peyne qu'elle n'est. Dont, tout sur l'heure, les commissions ont esté dépeschées, telles que j'ay cy devant mandées à Vostre Majesté: de dresser une armée royalle de toutz les grandz navyres de la dicte Dame et de bon nombre d'aultres vaisseaulx particulliers, et de lever quatre mil maryniers, et tenir prestz huict mil hommes de pied et deux mil chevaulx; dont, quant aulx navyres et hommes pour mettre dessus, qui sont maryniers et soldatz tout ensemble, cella s'exécute en toute dilligence; et, dans le xe du prochain, j'entendz qu'il sortyra en mer sept grandz navyres des premiers prestz, les meilleurs à la voyle, avec douze centz hommes dessus, et les aultres suyvront après, à la mesure qu'on les aura fornys d'hommes et de vivres; car, ilz ont desjà tout leur aultre apareil et fornyment. Mais, quant aulx huict mil hommes de pied et deux mil chevaulx, l'on ne se haste encores de les fère marcher.
Or, en ce mesmes conseil, a esté advisé de renvoyer devers le duc d'Alve maistre Fyguillem, bourgeois de ceste ville, l'ung des commissaires des prinses, par prétexte de luy aporter une honneste responce sur l'accord de leur différandz, comme ceste Royne le prye d'y vouloir entendre en quelque bonne sorte, et qu'elle est contante de reffère le nombre des merchandises et tout ce qui en est dépéry et descheu, despuys le premier inventoire qui en fut faict; ce que n'estant encores aprochant de la satisfaction, parce que le dict inventoire ne contient guières bien le tiers des dictes merchandises, ny que celle moindre partie des deniers qui estoit ez quaysses merquées pour le Roy d'Espaigne, j'ay bien pensé qu'il n'y alloit que pour descouvrir l'intention du dict duc, et à quoy tandoit son armement, et quelles pratiques menoient les Anglois catholiques, qui ont naguières passé d'Escoce et d'icy devers luy. Tant y a, Sire, que, nonobstant cest argument, lequel m'a bien faict juger qu'en leur faict y avoit plus de peur que d'entreprinse, voyant néantmoins que leur appareil estoit tel qu'il le falloit avoir suspect, mesmes que nul ne me sçavoit asseurer au vray de l'occasion d'icelluy, et qu'ilz ne cessoient de tretter toutjour d'accord avec le duc d'Alve, j'ay pensé qu'il estoit expédiant de les fère parler; dont ay suplié la dicte Dame et iceulx seigneurs de son conseil que, de tant que j'avois à vous donner adviz de leur armement, il leur pleust m'advertyr comme ilz desiroient que je le vous escripvisse, affin d'évitter que, pour la jalouzie que vous en pourriez avoir, vous ne leur en fissiez prendre une aultre en vous armant de vostre costé.
A quoy ilz m'ont respondu que je sçavois bien que le duc d'Alve faisoit une bien fort grande armée de mer, et encor qu'il leur eust notiffié par l'ambassadeur de son Maistre, qui est icy, et encores faict dire à Mr Norrys par celluy qui est en France, que c'estoit seulement pour conduyre la Royne d'Espaigne et non pour occasion quelconque, d'où ilz deussent prendre tant soit peu de deffiance de luy, que néantmoins la dicte Dame luy avoit bien vollu dépescher ung messaigier pour l'advertyr qu'elle estoit dellibérée de mettre aussi ses navyres en mer, avec sept ou huict mil hommes dessus, pour accompaigner la dicte Royne d'Espaigne, sa bonne sœur, tout le long de la mer de son royaulme, avec commandement à son admyral, lequel yroit luy mesmes en l'armée, de la recepvoir, honnorer et bien tretter en toutz ses portz et hâvres, où luy viendrait à playsir de descendre et prendre terre: dont me prioient d'asseurer Vostre Majesté que, sur leur vie et honneur, il n'y avoit aultre chose; et que le dict sieur Admyral ne bougeroit que la responce du dict duc ne fût arrivée. Bien me vouloient dire que aulcuns de leurs rebelles trettoient en secrect et ouvertement avecques le dict duc, et que les Escossoys se vantoient aussi qu'ilz auroient bientost ung secours de Flandres; dont se vouloient trouver prestz à tout besoing.
Voylà, Sire, ce qu'ilz m'ont dict, et en quelle façon ils se sont descouvertz de la légation du susdict Figuillem, qu'ilz avoient toutjour tenue fort secrecte; et comme, soubz démonstrations honnestes, ilz se pourvoyent contre les malles intentions les ungs des aultres. Je observeray le progrez de leurs actions, du plus près que je pourray, pour vous en donner toutjour les plus seurs adviz qu'il me sera possible; et sur ce, etc. Ce xxxe jour de juillet 1570.
CXXVe DÉPESCHE
—du VIe jour d'aoust 1570.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Mr de Poigny.)
Visite de Mr de Poigny à la reine d'Écosse.—Audience de congé lui est donnée par la reine d'Angleterre.—Heureux effet de son voyage.—Meilleur traitement fait à Marie Stuart et au duc de Norfolk, à qui il est permis de sortir de la Tour pour être gardé chez lui.—Remontrances de l'ambassadeur à Élisabeth sur les nouvelles entreprises faites contre l'Écosse.—Excuses données par la reine.—Résolution prise de signifier le traité aux deux partis en Écosse.—Continuation des armemens maritimes en Angleterre.—Déclaration du duc d'Albe à Me Fuyguillem envoyé vers lui par Élisabeth.—Arrivée à Londres d'un député de la Rochelle.
Au Roy.
Sire, après que Mr de Poigny a heu satisfaict à la visite, que Vostre Majesté luy avoit commandé vers la Royne d'Escoce, par l'espace de quatre jours, qu'il luy a esté permiz d'estre auprès d'elle, avec ung infiny contantement et très grande satisfaction de la dicte Dame, il s'en est retourné par deçà; et estant icy, nous avons ensemble considéré que, puisqu'il estoit contrainct de se déporter du surplus de son voyage en Escoce, parce que la Royne d'Angleterre ne le trouvoit bon, et que les commissaires escossoys n'estoient point arrivez, qu'il estoit expédiant qu'il ne temporisât plus en ce lieu; dont sommes allez, le ıııȷe du présent, trouver la dicte Dame à Cheyneys, où elle est encores. A laquelle le dict Sr de Poigny a faict entendre, bien à propos, les choses qu'il avoit veues et aprinses de l'estat de la Royne d'Escoce, et de sa santé, et aussi de son estroicte garde, et d'aulcunes aultres particullaritez de ses affères, luy incistant bien fort de luy vouloir ottroyer ung peu plus de liberté qu'elle n'a; et luy ayant au reste ramentu de rechef les principaulx poinctz de sa charge, avec offre de passer encor en Escoce, s'il estoit besoing, pour disposer ces seigneurs de dellà à la continuation du tretté, la dicte Dame luy a faict plusieurs diverses responces ès quelles, sans luy reffuzer ny accorder aussi tout ce qu'il demandoit, sinon touchant aller en Escoce, qu'elle luy a bien ouvertement dényé, elle a monstré, au reste, qu'elle vouloit beaucoup defférer à Vostre Majesté; et, après qu'avec de bien honnestes répliques, il a heu tiré d'aultres secondes et meilleures responces de la dicte Dame, il a prins congé d'elle. Dont, de tant, Sire, que Vostre Majesté entendra mieulx au long et par ordre de luy, que ne feroit par ma lettre, tout ce qui s'est passé en son audience, et ce qu'il y a proposé, ensemble ce qu'il y a obtenu, et ce que la dicte Dame l'a prié de vous dire, je me déporteray de vous en toucher icy plus avant, si n'est pour vous dire, Sire, qu'encor qu'il ne vous raporte résolution de toutes choses, son voyage ne laisse pourtant d'estre et bien utille, et heureux, puisque par icelluy est advenu que ceste Royne a commancé de se modérer tant envers la Royne d'Escoce qu'elle l'a layssée visiter de vostre part et luy a eslargy ung peu sa liberté; et qu'en mesmes temps le duc de Norfolc, qui estoit en pryson, a esté remiz en sa mayson, bien que ce soit encores soubz quelque garde; qui sont tout présaiges de quelques bon succez ez aultres affères de la dicte Dame.