CCCCXIXe DÉPESCHE
—du XXVIIe jour de novembre 1574.—
(Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Danger de la reine d'Écosse.—Prière de Marie Stuart au roi pour qu'il la prenne en sa protection.—Instances des protestans de France auprès de Mr de Méru.—Résolution des habitans de la Rochelle de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.—Changement apporté dans les bonnes dispositions des Anglais par la violation de la capitulation de Fontenay.
Au Roy.
Sire, j'ay addressé, en la meilleure et plus digne façon que j'ay peu, à la Royne d'Escosse, vostre seur, la lettre que Vostre Majesté luy a escripte, du VIIIe du passé; et elle m'a mandé qu'elle s'en est resjouye, oultre mesure, et plus que de nulle autre chose, qui luy eût, en ce temps, peu advenir, de quelle part qui soit au monde, et m'a faict tenir la responce, qui est de sa main, laquelle j'ay adjouxté à ce pacquet; et croy que la consolation et visite de vos lettres, à ceste pouvre princesse, vous sera imputé à ung euvre de grande charité devant Dieu, et ung office de singullière recommandation envers les princes souverains, et envers les gens de bien de toute la terre. La dicte Dame loue Dieu de vostre heureuse arrivée, et le prie incessamment, pour le bon succès de voz affères, et pour la grandeur et félicité de Vostre Majesté. Elle est si subjecte à calompnies, et ses ennemys sont si promptz à luy attribuer l'occasion de toutz les maux et désordres qui surviennent en ce royaulme, qu'ilz ont voulu imprimer à la Royne, sa seur, qu'elle estoit cause du mariage du comte de Lenox avec la fille de la comtesse de Cherosbery, et qu'elle avoit ligué la duchesse de Suffolc et la comtesse de Lenox avec la dicte comtesse de Cherosbery pour monopoler plusieurs choses pour elle dans ce royaulme; là où, au contrayre, elle crainct, plus que chose du monde, que de la racointance de ces troys dames, desquelles les deux luy ont esté tousjours très ennemyes, ne luy viegne beaucoup de traverse en ses affères et ung préjudice, par trop grand, à sa propre liberté. Dont, de quelle part que puisse procéder le mal, elle a senty qu'on faysoit, là dessoubz, une aspre menée pour l'oster de la garde du comte de Cherosbery, et la mettre en des mains qu'elle n'a moins suspectes que la mort. Sur quoy m'a escript qu'elle recouroit, comme vostre belle seur, et vostre principalle allyée, et de vostre sang, à la protection de Vostre Majesté, et, qu'en cas qu'on la voulût mettre en mains suspectes, qu'elle vous supplioyt de vous y oposer, et de protester de la conservation de sa vye, et de vanger sa mort, et le tort et injure qu'on luy feroit; et que c'est bien ce qu'elle doibt et peut justement espérer de l'appuy de vostre couronne.
Je ne luy ay encores respondu, mais, ayant descouvert, premier qu'elle, toute ceste trame, j'ay mis le plus de dilligence et de soing que j'ay peu d'y remédier, et espère que les choses n'iront si mal, comme ses ennemys le procurent, ny comme elle a eu juste occasion de le craindre. Néantmoins il vous plerra me commander, là dessus, vostre volonté, et me mander ce que j'auray à luy respondre.
Le Sr de Vassal est arryvé, avec vostre dépesche, du Xe du présent, sur laquelle j'espère voyr bientost ceste princesse, et je satisferay, puis après, à toutz les chefz de vos lettres, le plus tost et le mieulx que ma santé, laquelle je sentz, de jour en jour, évidemment empirer, en ce lieu, me le pourra permettre. Et vous diray cepandant Sire, que, sur ce que j'ay faict cognoistre en ceste court, que les allées et venues, que Mr de Méru y faisoit, m'estoient suspectes et plus encores celles des ministres; il m'a esté respondu, quand aulx ministres, qu'on ne pouvoit, en Dieu et conscience, refuzer d'ouyr ce qu'ilz trouvoient nécessayre d'estre dict et remonstré, ou bien proposé, pour la deffance de leur relygion, qu'ilz avoient commune avec cest estat, et qu'à cella je m'oposeroys en vain; mais quand à l'aultre, que je n'avoys à me plaindre de faveur qu'on luy fît, car l'on n'avoit encores veu ny ouy parolle de luy, qui ne fût sellon l'honneur et dignité de Vostre Majesté, et pour le repos de vostre royaulme; et ne se cognoissoit rien en luy qui sentît la rébellion, car, quand il en monstreroit le moindre signe du monde, il ne trouveroit plus tel visage, en ceste princesse, ny aulx siens, comme il avoit faict, ny n'auroit plus aucun accez à eulx.
Je ne puis, à dire vray, Sire, bien descouvrir s'il trame rien avec la dicte Dame, mais je ne me puis contanter que le ministre Villiers, et quelques aultres, ses semblables, soient ordinayrement, et trop souvant, en secrette conférance avecques luy; et que je commance d'entendre qu'il se parle, parmy les siens, de retourner bientost en Allemaigne. Je travailleray de le réduyre au poinct que m'avez mandé de vostre intention par toutz les moyens et plus vifves persuasions qu'il me sera possible; et vous rendray compte de ce qu'il m'aura dict.