Ce XXVe jour d'aoust 1571.
CHARLES. PINART.
XCIV
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du Xe jour de septembre 1571.—
Réclamation du roi en faveur de Mr de Vérac, prisonnier en Écosse.—Négociation pour la pacification de ce pays.—Approbation donnée par le roi au projet d'associer le prince Jacques à la couronne.—Ordre transmis à l'ambassadeur de conduire cette négociation auprès de Marie Stuart.—Protestation du roi qu'il assistera toujours la reine d'Écosse; mais qu'il est hors d'état de soutenir une guerre contre l'Angleterre.—Charge donnée à l'ambassadeur de solliciter vivement la liberté de l'évêque de Ross et de se porter, en son absence, auprès d'Élisabeth, le représentant de Marie Stuart.—Désir du roi d'être tenu au courant des affaires d'Irlande.—Confirmation de l'avis sur le projet de mariage du prince de Navarre avec Élisabeth ou l'une de ses parentes.—Confidence faite par Cavagnes à la reine-mère d'une conférence qu'il a eue avec Walsingham, qui a mis en avant la proposition d'une ligue.
Monsieur de La Mothe Fénélon, en attendant l'arrivée du secrettaire du Sr de Foix, mon cousin, j'ay reveu toutes vos dernières dépesches qui sont du dernier de juillet, du Ve, IXe, XIIe et XIXe du passé[104], ayant avisé de vous y faire par ceste cy plus particullièrement responce que je n'ay faict en mes dernières. Je vous diray à présent que, ayant veu par deux dépesches que j'ay receues de Vérac, ces jours passés, qu'il n'est poinct encores en liberté, j'ay escript despuis bien expressément aux comtes de Lenox et de Morthon que, ayant cogneu, comme ilz ont, par les lettres et instructions que Vérac avoit de moy l'occasion de son voyage, qui estoit si bonne, je desirois qu'ilz le missent en liberté et luy laissassent continuer sa négotiation, comme j'espère qu'ils fairont, s'ilz ne l'ont faict desjà. J'escrivis aussy par mesme moyen à lair de Granges et au secrettaire Ledinthon, qui sont ensemble, comme sçavés, dedans le chasteau de Lislebourg, à ce qu'ilz persévérassent toujours en la bonne vollonté qu'ilz ont au servisse de ma sœur, leur souveraine; et qu'ilz se pouvoient asseurer qu'ilz auroient bientost de mes nouvelles, sans toutesfois leur faire aulcune expresse promesse de secours. Je leur ay faict tenir mes lettres par un vaisseau qui estoit arrivé à Dieppe, qui s'en retournoit promptement.
Quand à l'abstinence de guerre qui ne s'est peu encores accorder en Escosse, ce seroit un grand bien qu'ilz en peussent convenir bientost, affin de traicter des affaires de la Royne d'Escosse, mais il fault que ce soit en Angleterre et non pas envoyer faire ceste négotiation là sur les lieux, aux frontières d'Escosse: car, comme j'ay veu par voz dictes dépesches, et comme vous avés bien entendu par les advis en chiffre que ma dicte sœur, la Royne d'Escosse nous a donnés, il est bien croyable et certain que, si ma sœur, la Royne d'Angleterre, voulloit pratiquer le reste des Escossois qui tiennent le parti de la dicte Royne, ce luy en seroit, si la dicte négotiation se faisoit sur la frontière, une commodité, fort aisée.
Ayant bien considéré à ce propos ce que vous m'escrivés du moyen que le dict comte de Morthon a de remettre le païs d'Escosse en bonne pais, et de l'asseurance que vous avés qu'il seroit bien aisé à gaigner si ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, voulloit se condescendre à ce que le petit Prince, son fils, demeurât coinjoinctement Roy avec elle, chose qui me semble n'est debvoir négliger et que ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, peut et doibt desirer, voire honnestement procurer, estant ses affaires en si pauvre estat qu'elles sont, et se voyant si peu de ses subjectz fidelles, lesquelz, s'ilz viennent à considérer qu'il n'y a pas grande espérance de salut de ma dicte sœur, leur souvairenne, si ce n'est par un traité, se pourront aisément laisser aller à la partie la plus forte; considéré aussy ce que vous m'escrivés qu'il semble que les Anglois soyent comme à l'aguet, pour voir s'il sera temps de s'investir du tout du dict royaulme d'Escosse. A quoy n'est que trop sollicitée la Royne d'Angleterre par aulcuns mesmes du dict païs, ce que, pour le respect de l'alliance d'entre mon royaulme et celluy de l'Ecosse, et pour l'honneur que ma dicte sœur a d'avoir espousé le feu Roy François, mon frère, je ne pourrois souffrir avec ma réputation; aussy y veux je pourvoir autant qu'il me sera possible, pour évitter que cela n'advienne, et n'oublieray point de continuer la bonne assistance et ayde que j'ay tousjours faict à la Royne d'Escosse et au bien de ses affaires et bons subjectz. Mais, veu la dicte petite part qu'elle a à présent de ses subjectz à sa dévotion, considéré aussy l'estat de mes affaires, je ne veux pas, sans y penser, et soubz coulleur du secours et assistance que je luy veux bien vollontiers faire, me voir embarquer à la guerre avec la Royne d'Angleterre.
Je suis d'advis et vous prie de regarder de faire proposer secrettement à la Royne d'Escosse l'estat où elle est de sa personne et de ses affaires et subjects, sans toutesfois luy démonstrer aulcunement que je me veuille porter froidement en son endroict; car je veux tousjours faire pour elle et ses dictz bons subjectz ce qu'il me sera possible, toutesfois considérément et comme mes affaires le pourront permettre; et faictes sentir secrettement d'elle, mais que ce soit de telle façon qu'elle ne puisse aucunement doubter de la bonne vollonté que je luy porte et à la prospérité de ses affaires, si elle voudroit bien accorder que le dict Prince, son filz, demeurât Roy conjoinctement avec elle; et, si elle le consent, qui est, ce me semble, le moins mal qu'elle puisse à présent faire, vous pourrés procéder plus hardiment, Mr de Foix et vous, pour la comprendre et son filz avec les dictz Escossois en la bonne et droicte ligue défensive que j'espère qui se faira entre la Royne d'Angleterre et moy; de laquelle il ne se fault aulcunement descouvrir à ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, ni à pas un des siens; vous priant, en luy faisant faire ceste ouverture, sçavoir aussy si elle trouvera bon que la pratique s'en fasse avec le dict comte de Morthon, et, sans perdre temps, donner ordre de sçavoir, sans faire semblant de rien, en quelle vollonté sera icelluy de Morthon d'y condescendre; à quoy pourra servir le mauvais mesnage où le comte de Lenox et luy sont, ainsi que m'escrivés. Mais, pour ce qu'il sembleroit que l'on avouast par là le tiltre de Roy, cy devant baillé au dict Prince d'Escosse, et la déposition de la dicte Royne, sa mère, il faudra se conduire en cecy comme vous sçaurés très bien faire, le dict Sr de Foix et vous, que l'on n'en puisse tirer de mauvaise conséquence au désadvantage de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse.