du XXXe jour de novembre 1571.—
Affaires d'Écosse.—Résolution d'Élisabeth de régler les différends entre les Écossais.—Nécessité d'attendre pour prendre une détermination.—Satisfaction du roi sur la disposition d'Élisabeth à former une ligue, regret qu'elle y mette pour condition la captivité de Marie Stuart.—Assurance que malgré la victoire de Lépante le roi d'Espagne ne pourra pas tourner ses armes contre l'Angleterre.—Nouvelles de Flandre.—Fuite de l'ambassadeur d'Espagne qui résidait auprès du roi.—Plaintes contre la conduite qu'il a tenue.—Assurance qu'il ne peut y avoir aucune crainte de guerre entre la France et l'Espagne.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vos dépesches du Xe et XVe de ce moys[117], m'ont esté rendues à un jour près l'une de l'aultre, ayant veu, par celle du Xe les propos que vous avés tenus avec ma dicte bonne sœur, au commencement de vostre dernière audience, lesquelz, comme vous avés bien sceu estendre en tout langage convenable à l'opinion que je désire qu'elle ait de la continuation de ma bonne amitié et intelligence en son endroict, ainsi suis je bien aise qu'elle les ait receus avec toute démonstration de contentement, ayant bien notté la responce qu'elle vous a faicte sur l'instance des affaires d'Escosse, que vous avés bien sceu estendre pour servir à mon intention, se voyant assés clairement qu'elle ne se veut pas despartir des dictz affaires, comme de chose qu'elle estime luy appartenir de droict; estant ordinairement advenu par le passé, ainsi qu'elle dict, que, quand les Escossois ont esté les uns contre les aultres en division, en leur royaulme, les Rois d'Angleterre en ont décidé et esté les arbitres. Sur toutes lesquelles choses il ne fault rien précipiter, mais attandre ce que aura charge d'en négotier avec moy celluy des seigneurs de son conseil qu'elle envoyera devers moy, par lequel elle remet de s'en esclercir avec moy; qui est, comme j'estime, pour tousjours gaigner temps, pendant lequel, si elle faisoit quelque nouvelle démonstration de faveur à ceux d'Esterlin, soit pour leur envoyer secours de gens ou d'argent, pour leur rellever le cœur à cause de l'honteuse retraicte qu'ilz ont faicte de devant Lislebourg, je desire que, venant à vostre cognoissance, vous luy en faictes instance ainsi prudemment que vous avés tousjours bien sceu faire jusques ici, pour servir à l'empescher d'y aller aussy librement, que je ne fais poinct de doubte qu'elle en est incessamment sollicitée.
Et estant tout ce que j'ay à vous respondre sur vostre dicte lettre du Xe, je viendray à celle du XVe, et vous dirai que j'ay trouvé fort sage la responce que vous avés faicte au comte de Lecestre sur les propos qu'il vous a tenus du desir, que ma dicte bonne sœur a, de continuer toute sa vie en mon amitié, sans s'en vouloir jamais despartir, et que vous ne fissiés aulcun doubte qu'elle ne voullût passer oultre, ou à l'alliance jà commencée, ou bien à une fort estroicte confédération avec moy, et aussy entendre à accommoder, pour mon respect, les affaires d'Escosse, pourveu que je ne la fasse presser de se despartir de la déterminée résollution qu'elle a prinse de ne se désemparer jamais de la personne de ma dicte belle sœur; d'aultant que c'est chose qu'elle ne peut faire pour sa seurté, à cause des grandes pratiques qui se sont jà descouvertes qu'elle faisoit traicter, qu'elle continuerait encores davantage, estant dellivrée, soit avec le Pape, le Roy d'Espaigne, ses parents ou ses propres subjects, dont elle ne pourroit vivre en repoz en son estat; comprenant par ce propos que l'on ne peut faire plus grand desplaisir à ma dicte bonne sœur que de luy parler de la dellivrance de ma dicte belle sœur; qui est cause que je ne suis pas d'advis que vous luy en parliés, mais bien, si elle s'eslargissoit à voulloir donner quelque secours à ceux du dict Esterlin selon la capitulation qu'il vous a esté donné advis que milord d'Housdon a faicte avec eux, vous continuerés là dessus vos instances accoustumées, ainsi qu'il est contenu cy dessus; trouvant, au reste, extrêmement à propos l'advis, que vous me donnés, de ne faire poinct démonstration de sçavoir aulcune chose de la délibération, (qui vous a esté déclarée ma dicte bonne sœur avoir prinse), de ne mettre jamais en liberté la Royne d'Escosse, ma belle sœur; mais je seray bien ayse que vous m'ouvriés les moyens, qui se pourront trouver sans cella, honnorables et non trop mal aisés pour entrer en intelligence au bien et repos des trois royaulmes.
Vous voulant bien dire, au surplus, pour le regard de la nouvelle de la victoire du Turc, qu'elle est, à la vérité, belle et grande, et d'une perte de près de deux cens gallères, ainsi que portent les derniers advis, que nous en avons eu; mais non toutesfois telle que, pour cella, il y ait apparance que ma dicte bonne sœur doibve craindre que le Roy Catholique tourne ses entreprises du costé d'Irlande; vous voullant bien dire, au surplus, que le Sr de Mondoulcet, qui est mon agent en Flandres, m'a mandé qu'il avoit esté grand bruit, par delà, d'une entreprise qui se faisoit sur l'Angleterre, qui est, à mon opinion, celle dont faict mention vostre dépesche du XXe[118], laquelle s'est descouverte par l'accusation d'aulcuns des seigneurs qui sont prisonniers à la Tour. Il m'a aussy escript que Seton, qui s'estoit embarqué pour passer en Escosse, avoit esté contrainct de relascher en Flandres, à cause de ceste descouverte, et estoit entièrement destourné de ce voyage.
Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour ce que l'on pourra parler diversement par delà du despart de l'ambassadeur d'Espaigne de ma ville de Paris, je vous veux bien dire que, ayant séjourné longuement au dict Paris, sous coulleur de l'indisposition qu'il disoit avoir, il a, pendant son dict séjour, employé ordinairement le temps à faire toutes les mauvaises pratiques qui luy a esté possible avec mes propres subjects, dont, se sentant coulpable, comme je pense, et jugeant bien que cella estoit venu à ma cognoissance, il s'en est allé, déguisé, en Flandres, sans avoir prins congé de moy; qui est une façon nouvelle, et convenable à tous les aultres mauvais offices qu'il a faict pendant qu'il a résidé par deçà, vous pouvant asseurer qu'il n'a eu juste occasion de crainte, qui l'ayt deu faire ainsi quitter, s'il ne la s'est donnée luy mesmes par le jugement de sa propre conscience; et que, pour cella, on ne doibt penser que je sois en aulcune mauvaise intelligence avec le Roy Catholique, mon beau frère, lequel ayant adverti de ses déportements, a trouvé très mauvaise la façon du dict ambassadeur, et s'en est grandement courroucé; qui est cause qu'il n'a osé aller trouver son Maistre; priant Dieu, etc.
Escript à Duretat, le dernier jour de novembre 1571.
CHARLES. BRULART.
CIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.