LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du premier jour de décembre 1571.—
Audience donnée à Quillegrey par Catherine de Médicis.—Prochaine arrivée en France d'un seigneur du conseil pour la négociation du mariage.—Discussion relative à Marie Stuart et aux affaires d'Écosse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay aujourdhui donné audience au Sr de Quillegray, lequel, m'estant venu trouver, a commencé ses propos par me dire que la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, l'envoyant par deçà pour se tenir près du Roy, Monsieur mon filz, pendant le temps que le Sr de Walsingam se faira penser de sa maladie, elle luy a donné charge de me voir par mesme moyen, avec commandement de me communiquer de tous affaires, ainsy qu'au Roy, Mon dict Sieur et filz, d'aultant qu'elle sçait bien que luy et moy ne sommes qu'une mesme chose; et aussi pour le respect de l'amitié qu'elle me porte, me tenant au lieu de sa bonne mère; m'ayant faict entendre qu'il a une entière bonne affection de s'acquitter de la charge qui luy est commise, avec tous les dignes offices qui luy seront possibles, pour entrettenir la bonne intelligence qui est entre nous et sa Maistresse, portant une particullière affection à ce royaulme pour y avoir esté longuement nourry.
A quoy je luy ay respondu que ma dicte bonne sœur avoit assés d'occasion de m'aimer pour sçavoir qu'il n'avoit pas tenu à moy et que je n'aye faict tout mon possible pour l'allier d'alliance avec la personne de ce monde qui m'est la plus chère, ainsi que j'en ay encore une bonne vollonté, et de servir de toutes choses qui seront en ma puissance, au dedans de ce royaulme, la bonne vollonté et amitié qu'elle me porte.
Puis est venu à me dire que sa dicte Maistresse avoit entendu, avec grand plaisir, que le Roy, Mon dict Sieur et filz, ait pris en bonne part la responce que a aporté d'elle le Sr de Foix sur l'effaict du mariage, laquelle, encores qu'elle luy ayt assés déclarée et qu'il ne soit besoin d'en faire nulle aultre expression, si est ce que, d'aultant que le dict Sr de Foix luy a dict que le Roy, Mon dict Sieur et filz, auroit grand plaisir qu'elle envoyât devers luy quelqu'un pour cest effaict, elle a délibéré d'y envoyer l'un de ceux de son conseil, combien qu'elle ait jà donné à entendre ce qu'elle pouvoit faire en cest endroit, et qu'elle s'y soit mise plus avant qu'elle ne devoit, estant fille comme elle est; que le retardement du parlement du dict seigneur de son conseil estoit procédé à l'occasion des grands affaires qu'elle a eus, despuis quelque temps en çà, à cause des conspirations qui se sont descouvertes; car, ayant esté choisi une fois pour ceste charge, milord Coban, il s'est trouvé l'un de ceux qui sont fort chargés des dictes conspirations; et, despuis, ayant esté destiné un aultre en sa place, sa dicte Maistresse en avoit aussi eu quelque soubçon qui l'empeschoit de se pouvoir fier à luy; de sorte qu'elle a esté contraincte de se résoudre à un aultre qu'il estime debvoir partir bientost, et que nous aurons agréable. Toutes lesquelles choses je lui ay bien fort gratiffiées et asseuré que le dict seigneur seroit le très bien venu.
Après ces propos, il s'est un peu rettiré de moy, comme s'il eust voulleu prendre congé, toutesfois estant demeuré un espace de temps ferme devant moy sans me parler, je luy ay demandé des nouvelles de la Royne d'Escosse, ma belle fille; sur quoy il m'a dict qu'elle estoit en la maison du comte de Scherosbery, bien traictée, ainsi qu'il appartient à son estat, mais non toutesfois en telle liberté qu'elle a esté cy devant, pour faire beaucoup de mauvaises entreprinses, ainsi qu'il s'est descouvert qu'elle voulloit faire, s'estant trouvé, par l'accusation du duc de Norfolc, et aulcune de ses lettres qu'elle luy a escriptes, comme elle estoit entrée en deffience du Roy, Mon dict Sieur et fils, et de moy, disant que nous adhérions plustost à ma dicte bonne sœur, ez choses qu'elles avoient à débattre ensemble, que à elle; et que partant elle estoit résollue, se voyant ainsi destituée de nostre costé, d'entendre au mariage de don Jehan d'Austria, et d'envoyer son filz en Espaigne, par le moyen d'un sieur auquel elle en escrivoit, affin d'en faire aussy là le mariage.
Je luy ay respondu, là dessus, que j'estois bien aise que ma dicte bonne sœur eût, par là, occasion de cognoistre combien l'on estime que nous marchons syncèrement en la conservation de son amitié; et estimois que l'on mettoit sus beaucoup de choses à ma dicte belle fille que je ne pouvois quasi croire.
Sur quoy il m'a répliqué que, si le Roy, Mon dict Sieur et filz, voulloit, toutes les mauvaises pratiques qu'elle a faictes contre sa Maistresse et les choses contenues cy dessus se vériffieroient en peu de temps, en Angleterre, avec vous, par les procès verbaux et originaux des lettres escriptes, qui vous seroient représentées.
Après cella je luy ay dict que le Roy, Mon dict Sieur et filz, desireroit bien sçavoir du bon portement de ma dicte belle fille, et seroit en quelque bonne vollonté, pour en estre plus assuré, de l'envoyer visitter.