du IIIe jour de novembre 1572.—

Mécontentement qu'éprouve le roi de la résistance à laquelle se préparent les habitans de la Rochelle.—Déclaration que les massacres faits dans les provinces ont eu lieu sans l'ordre du roi, et que la punition des coupables sera poursuivie.—Remontrances contre les armemens que les protestans pourraient tenter en Angleterre.—Protestations d'amitié, et déclaration que l'armée de Strozzi est réunie pour marcher contre la Rochelle.—Assurance que le légat du pape n'est envoyé en France qu'au sujet de la ligue contre le Turc.—Desir du roi que sa fille soit tenue sur les fonts de baptême par Élisabeth, et que Leicester soit chargé de passer en France à cette occasion.—Communication à la reine d'Angleterre du jugement rendu contre l'Amiral et ses complices.—Satisfaction donnée sur toutes les plaintes des Anglais.—Protestation particulière du roi que les massacres de Rouen ont été exécutés sans son ordre.—Assurance donnée aux protestans réfugiés en Angleterre qu'ils peuvent rentrer en France.—Affaires d'Écosse.—Impossibilité où se trouve le roi d'accorder à l'ambassadeur son rappel.—Déclaration du roi concernant ceux de la religion en Normandie.

Monsieur de La Mothe, despuis l'ample dépesche que je vous fis le VIIe du mois passé[140], j'ay receu les lettres des IIe, VIIe, XIIIe et XVIIIe du dict moys, à aucuns poinctz desquelles je vous ay faict responce, et par ceste cy je vous satisferay à ce qui reste, et aussy à vostre dépesche du XXIIe du dict mois[141], que je receus avant hier de vostre secrétère; et vous diray que, comme je congnois fort bien de quelle importance m'est la ville de la Rochelle, j'ay faict essayer, par tous les moyens les plus doux que j'ay peu, et faict tenter, par personnes que j'ay pansé que mes subjectz de la dicte ville auroient plus agréables et en qui ils auroient plus de créance et assurance de ma bonne volonté, pour essayer de m'y faire obéyr et randre l'obéyssance qui m'est deue par voye amiable, dont j'ay esté quelques jours en assés bonne espérance; mais il samble maintenant que l'on les en dissuade et qu'ilz n'y soient pas si bien disposés que j'espérois, dont il me déplaist bien fort: car les ay faict asseurer de tout ce qu'il m'a esté possible de leur pouvoir accorder, comme encores je fais. Et ay quelque opinion que ce qui les a divertis de la bonne volonté où ilz monstroient, il y a quelques jours, d'estre, est que l'on leur promect assistance et ayde, de quoy il me déplaist bien fort; car si, par la voye amiable, ils ne se réduisent à me randre l'obéissance qu'ilz me doibvent, je seray contrainct, à mon très grand regret, d'y pourvoir par aultre moyen, délibérant pour ceste occasion d'envoyer mon frère, le Duc d'Anjou, de ce costé là, pour leur faire faire toutes les persuasions qu'il sera possible, et leur bailler et faire toutes les plus grandes seuretés qui se pourront.

Cepandant vous faictes fort bien (aux exagérations qui se font par delà, comme j'ay veu par vostre lettre, des choses qui sont icy advenues et du grand nombre des personnes que les ministres, qui s'en sont fuis en Angleterre ont dict avoir esté tués, tant en l'esmotion de ceste ville de Paris que despuis), de persister tousjours à dire que ces choses sont advenues contre ma volonté et à mon très grand regrect, comme aussy la vérité est telle; et mesmes que ce qui a esté exécuté, depuis quelques jours en ça, à Roan et aultres villes, ce a esté par meschantes personnes qui ne demandent qu'à piller et qui n'ont espargné non plus les biens des Catholiques que ceux des aultres, s'ils ont peu mectre la main dessus. Dont je fais poursuivre la pugnition exemplaire avec toute la dilligence qui se peut, comme en chose qui me déplaist infiniment et dont j'ay bien fort à cueur de faire justice.

J'ay bien considéré ce que me mandés de Sores et aultres cappitaynes de marine, mes subjectz, qui sont passés de dellà. Je vous prie de faire toute l'instance qu'il vous sera possible envers ma bonne sœur, la Royne d'Angleterre, à ce qu'ilz n'obtiennent aucune permission d'exercer choses semblables qu'ilz ont faictes aux derniers troubles; car ce seroit autoriser et donner lieu aux pirateries qui, sans cela, s'exercent aujourdhui assés grandes entre l'Angleterre et les costes de mes païs de Normandie et Bretaigne, dont il m'est venu plusieurs plainctes par les marchands du dict païs de Normandye. A quoy le dict Sr de La Meilleraye m'a escript vous avoir envoyé les mémoires pour en faire remonstrance à ma dicte bonne sœur; ce que je vous prie de faire soigneuzement; luy faisant bien entandre que, comme, de mon costé, j'ay porté et porte, ung infiny respect à toutes choses qui touchent la conservation de nostre commune amitié, elle veuille aussy, de sa part, en faire de mesme, et ne croire aysément gens passionnés comme sont les dicts ministres, que me mandés qui sont fuis d'icy à sa court: lesquelz, ou leurs semblables, elle vous a aultresfoys confessé estre cause de toutes les discentions qui se nourrissent entre les peuples, ny aussy les autres impostures qui luy sont proposées pour la retirer de mon amitié; estimant que la remise qui vous fut faicte, comme j'ay veu par vostre dépesche du dict VIIe du passé, de vous donner audience, n'a pas esté du tout fondée sur l'indisposition de ma dicte bonne sœur, mais pour avoir plus de temps et de loisir à vous faire faire les responces que ceux de son conseil vous ont despuis baillées; et voir cepandant ce qui luy seroit mis en avant par les depputés du duc d'Alve, et aussy mes déportemens sur la grande doubte que me mandés qu'elle a des vaisseaux et gens de guerre qu'a le Sr de Strossi.

Sur quoy je vous prie l'asseurer tousjours de ma parfaicte amitié en son endroict, et de la sincère affection, que j'ay, de garder et observer inviollablement nostre dernier traicté, et que ce qui a esté cause que j'ay faict rassembler les forces du dict Strossi, que j'avois, pour certain, entièrement licentiées, a esté pour ce que je voy que les dictz de la Rochelle, au lieu de l'espérance que j'avois qu'ilz seroient si saiges que de se conformer à ma volonté et accepter les résonnables offres et conditions que je leur ay envoyées, je veoy ce soudain changement en eulx; aussy que j'ay certainement sceu et veu par des lettres interceptées que le conte de Montgommery et aultres de mes subjectz, qui sont en Angleterre, les asseurent qu'ilz auront secrètement tout le secours qu'ilz voudront de la dicte Royne d'Angleterre et toute l'assistance qui leur sera nécessaire, sans que, pour cella, elle se déclaire à la guerre contre moy. Qui vous prie, pour ceste raison, le luy faire entandre et l'asseurer que, comme je suis parfaictement résolu d'entretenir la vraye amitié d'entre elle et moy, et la secourir, quand elle en aura besoing, contre qui que ce soit où elle pourroit avoir affaire de forces, et feût ce pour cause de religion; et qu'ayant veu ce que m'avés si souvant escript qu'elle vous a partant de fois dict, et que m'a encores asseuré de sa part son ambassadeur despuis la dernière esmotion advenue en ceste ville, je ne puis penser ny ne veux croire cella d'elle, mais au contraire la persévérance de nostre dicte bonne et perfaicte amytié, laquelle j'ay tousjours extrême desir et espérance de voir augmenter et randre indissoluble entre elle et moy et les miens; vous priant le luy dire bien expressément et l'en asseurer; et luy présentant les lettres que je vous envoye, sur la créance desquelles vous l'asseurerés aussy que le légat du Pape, que Sa Saincteté envoye vers moy, qui doit estre bientost par deçà, estoit parti de Rome avant le jour de ces esmotions adveneues en ceste ville, et qu'il vient, à ce que j'ay sceu, pour me persuader de la part de Sa Saincteté (voyant, par elle, que le Turc faict ung grandissime préparatif pour l'année prochaine) d'entrer en la ligue, ce que suis délibéré et entièrement résolu de ne pas faire, pour ce que mes affaires ne le peuvent maintenant permettre.

Et sera aussy bon et bien à propos que l'asseuriés expressément qu'il ne vient pour nulle aultre occasion, luy faisant par mesme moyen entandre l'acouchement de ma femme, et comme Dieu m'a donné une belle fille, dont vous vous réjouirés de ma part avec elle, et luy dirés la charge que je vous ay donnée de ce faire, desirant bien fort que, suivant ce que je vous ay, ces jours icy, escript, vous sentiés accortement d'elle ou de ses ministres, mais monstrant que ce soit comme de vous mesmes, et sans qu'elle ny eux cognoissent que je vous en aye escript, si elle auroit agréable que je l'envoyasse prier d'envoyer tenir ma dicte fille sur les sainctz fonds de bastême par le Sr conte de Lecestre; car je pense que cella, ainsy que j'ay aussy veu par une de voz lettres, seroit bien à propos et ung vray moyen, comme m'escripvés, de renouveller la vraye et entière amitié d'entre elle et moy et noz subjectz; car je m'asseure que, y envoyant pour elle le dict Sr conte de Lecestre, ce ne seroit pas sans qu'elle luy donnast aussy bien expresse charge de la négociation ez laquelle nous desirons, il y a desjà si longtemps, veoyr quelque heureuse fin, ny aussy sans que le dict Sr conte de Lecestre s'en retournât fort contant, et qu'il ne se prînt avant son partement par mesme moyen quelque bonne résolution en la dicte négociation de mariage.

Et encores que je ne sois tenu randre aulcun compte à qui que ce soit de mes actions, toutesfois, pour faire veoir clèrement à la dicte Royne la malheureuse délibération du feu Admiral et de ses adhérans, je vous envoye le jugement qui a esté donné contre eux, par lequel elle verra clèrement comme ma court de parlement a jugé, avec toute intégrité, ainsy qu'elle a accoustumé, les dictz conspirateurs; en laquelle conspiration, comme il s'est deuement vériffié, ilz avoient délibéré (qui ne les eût bien soudain prévenus) de venir exécuter jusques en mes chasteaux ceux qu'ilz avoient en inimitié, et n'esparnier aussy mes frères et la Royne, ma mère, voire s'adresser à moy mesme, ou, pour le moingz, me retenir en leur puissance et miséricorde. Et ne sçay qu'ilz eussent faict s'ilz se feussent veus plus avant; car ilz avoient desjà adverty en toutes leurs esglizes de prandre les armes, dont les plus près debvoient estre icy dedans deux ou trois jours après.

Sur quoy je remets à vous de vous estendre ou restreindre selon l'occasion, et ainsy que verrés qu'il sera à propos, vous conformant à ce que je vous en ay cy devant escript; l'asseurant aussy, par mesme moyen, que, suivant ce que j'estime que son ambassadeur luy aura faict entendre, j'ay faict faire incontinant entièrement à sa satisfaction les expéditions sur les trois articles que m'a présanté son ambassadeur, ainsy que verrés par les apostilles escriptz sur les marges d'iceux, desquels et des dictes expéditions je vous envoye aussy les doubles, voulant que la priez de ma part, et ceulx de son conseil, de faire samblable bonne expédition et justice à mes pauvres subjectz, qui se pleignent journellement à moy et à mon conseil des déprédations qui se font sur eux par les subjectz d'icelle Royne; estant bien ayze que les marchans anglois soient partis pour la flotte des vins, m'asseurant qu'ilz ne recevront aucun desplaisir, mais, au contraire, seront receus et recueillis aussy humainement et seurement en tous les endroictz de mon royaume qu'ilz sçauroient desirer.

Ne voullant, au demourant, oublier de vous respondre aux propos que vous ont tenus ces trois seigneurs du conseil de la dicte Royne; je vous diray, sur ce qu'ilz dient que j'ay commandé, comme aucungz les ont asseuré, faire l'exécution de ce qui est adveneu à Rouen, que c'est une imposture bien grande; car, tant s'en fault, qu'au contraire j'escrivis, par plusieurs fois, fort expressément au Sr de Carrouges de garder, par tous moyens, qu'il n'advînct au dict Rouen aulcune esmeute, et, Dieu m'en est tesmoing, combien j'ay de regret que les personnes qui n'avoient intelligence des mauvaises conspirations des chefz de la dicte relligion ayent souffert et pâty, m'asseurant que vous ouïerés bientost parler de la justice exemplaire qui en sera bientost faicte au dict Rouen.