Audience accordée à Walsingham.—Etat de la négociation concernant Marie Stuart.—Autorisation accordée au comte de Morton de retourner en Écosse.—Instance du roi pour que Marie Stuart soit immédiatement remise en liberté.—Secours d'argent et de munitions envoyé par le roi à Edimbourg.—Secret qui doit être gardé sur cette circonstance.—Prudence dont Mr de Vérac doit user afin d'éviter la guerre.—Détails des mesures prises par le roi pour réprimer la sédition de Rouen.
Monsieur de La Mothe Fénélon, parce que, par la dernière despesche que je vous ay faicte, je vous ay respondu aux deux dernières que j'ay receu de vous du XXVIIIe du passé et Ier de ce moys[90], celle cy est seullement pour vous dire que, en l'audience que j'ay donné, ce jour mesme, au Sr de Walsingam, il m'a faict entendre que la Royne, sa Maistresse, luy avoit escript ce qui s'étoit passé jusques à ceste heure entre les depputés de la Royne d'Escosse, ma belle sœur, et le comte de Morthon, avec les aultres depputés qui sont avecque luy, de la part du gouverneur d'Escosse; et qu'il estoit venu pour me le faire entendre, et m'a discouru comme, à cest abouchement, il avoit été maintenu, par le dict comte de Morthon et les dicts députés qui sont de son parti, que la dicte Royne d'Escosse ne pouvoit plus avoir l'administration de son royaume, pour ce qu'elle en avoit esté déchargée avec son consentement; et que le Prince d'Escosse, son fils, a esté couronné Roy, et beaucoup d'aultres particularités qu'il m'a aussi dittes. Sur quoy les depputés de ma dicte sœur avoient maintenu le contraire, de sorte que de cella et des dictes particularités dont ils estoient en débat, mesmement pour la restitution et dellivrance de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, il ne s'estoit peu rien résouldre; ayant sur ceste occasion le dict comte de Morthon demandé congé de retourner en Escosse, ce que la dicte Royne luy auroit accordé, pour assembler le parlement, où il se proposeroit tout ce qui est passé au dict abouchement, et qu'il en raporteroit une résollution; m'ayant davantage dict, le dict Sr de Walsingam, que la Royne, sa Maistresse, estoit bien marrie que cella n'alloit mieux pour la Royne d'Escosse, tant pour l'amour qu'elle luy porte que particullièrement pour le respect et amitié qu'elle a pour moy, mais qu'elle fairoit tout ce qu'elle pourroit, au retour du dict de Morthon.
Sur quoy je n'ay pas failli de lui dire qu'il seroit bien plus à propos, si elle la voulloit, comme elle pouvoit bien, faire mettre en liberté et restituer dès ceste heure, et qu'elle luy en auroit obligation plus grande, si elle le faisoit ainsi, sans attandre que toutes ces choses se fissent et le retour du dict comte de Morthon, qui ne pouvoit estre de longtemps; et que, si elle le faisoit sans attandre tout cella, que j'en recevrois bien grand plaisir.
Il est encores rentré en discours sur cella, me parlant des instances que je vous ay si souvent donné charge d'en faire, et d'en parler si fréquemment à la dicte Royne, sa Maistresse, comme s'il eust désiré que l'on n'en eust pas faict tant de poursuitte; mais pourtant je vous prie, quand vous verrés qu'il sera à propos, d'en faire tousjours honnestement instance, et d'assister les ministres de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, le mieux que vous pourrés.
Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, affin que ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, cognoisse tousjours par effaict combien je désire de l'assister, j'ay, suivant ce que m'avés escript, faict secrettement bailler au sieur Kergoons, frère du sieur de Granges, gouverneur de Lislebourg, dix mille livres en escu sol, et escus pistoles, avec dix milliers de poudre grosse grenée, deux milliers de fine poudre, menue grenée, et vingt arquebuses à croq de bronze avec leurs morèles, et quelques boulets; dont j'ay donné advis à Vérac par ses gens qui estoient icy, que j'ay renvoyés. Et l'ay bien adverti qu'il ne fault pas que la dicte Royne d'Angleterre, ni pas un des siens et de ceux qui sont à sa dévotion, en entendent rien; mais que si, d'avanture, l'on sçavoit que le dict frère d'icelluy de Granges eust amené quelque chose en ce royaulme, il fault dire que cella est des gens de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et qu'ils l'ont recouvert des deniers de son douaire, et que ç'a esté sans que j'en aye, ni mes ministres, sceu chose aulcune. Il sera bon, s'il s'en parloit en Angleterre, que vous teniés ce mesme langage, affin que cella s'accorde à ce que pourra dire le dict Vérac.
J'ay aussy envoyé de l'argent à icelluy Vérac pour son entrettènement, et luy ay escript qu'il advisât de tenir tousjours, de ma part, les plus honnestes propos qu'il pourra aux seigneurs d'Escosse, qui sont à présent à Lislebourg tous assemblés, à ce qu'il m'a mandé, pour voir ce qu'ils auront à faire pour son servisse, sellon l'affection qu'ils ont, comme ils disent, à ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, leur souverainne; si cest abouchement et assemblée en Angleterre pour sa restitution ne réheussit à sa satisfaction et desdicts seigneurs; mais il sera bon que vous teniés la bride au dict de Vérac, à ce qu'il ne permette pas que les susdicts seigneurs, assemblés au dict lieu de Lislebourg, entreprennent rien par delà qui y augmente la guerre: car, au lieu de bien faire aux affaires de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, cella les empireroit.
Vous voullant bien cependant dire que, incontinent que j'ay sceu l'esmotion advenue à Rouen[91], désirant d'en faire punition exemplaire, comme j'espère et m'asseure qu'elle se faira, j'ay envoyé mon cousin le duc de Montmorency, avec un des quattre présidents de ma cour de parlement de ceste ville, et sèze des plus notables conseillers, tant de ma dicte cour que maistres des requestes, gens de bien et bien affectionnés au bien et repos de mon royaulme, que je m'asseure qui y sçauront très bien pourvoir, et que de ce qui se faira par eulx au dict Rouen demeurera tel exemple en mon royaulme que je m'asseure que la paix demeurera bien establie; car aussi en ay je, comme aussy la Royne, Madame et Mère, et mes frères, avec tous les gens de bien, parfaicte vollonté, ce que je vous prie asseurer tousjours à ma dicte bonne sœur la Royne d'Angleterre et à tous ceux qui vous en parleront; priant Dieu, etc.
Escript à Paris ce XIe jour d'apvril 1571.
CHARLES. PINART.