Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.
Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.
Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.
D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un moule à boulets, commencèrent à utiliser.
On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».
Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.
Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le mur de la redoute.
En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle le temps de donner l'alarme.
D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.
Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde, l'épée à la main.