D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.

Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence et les intérêts de la religion.

Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux autres sur les points essentiels.

Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la Nouvelle-France.

L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de ravitaillement.

Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.

On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.

Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions des hommes de mer.

C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le baptême du tropique. Il suffisait d'une petite gratification pour en être dispensé.

Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on venait de quitter.