—Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique, je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit chœur sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement?
Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit chœur de villageois: Vive, vive monseigneur! Scribe m'a mis en note: paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance. Si, au lieu d'un chœur de vivat, les vassaux chantaient à Georges une vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale?
—Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait parfaitement votre troisième acte.
—Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela.
—M. Scribe est tout près d'ici.
—Je ne puis pas y aller, malade comme je suis.
—Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes.
Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement, logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait.
—Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent; qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il aura ses paroles dans un quart d'heure.
—Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de la Dame Blanche, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui qu'avaient obtenu les deux premiers actes.