—Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne rentrerons probablement que longtemps après votre départ.
Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte.
Sauf la cavatine Ange si pur qui appartient au Duc d'Albe et l'andante du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une idée du succès de la première représentation de la Favorite par celui qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres, et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une œuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. La Favorite avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque là, qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où procédait aussi la Favorite, vint débuter dans un pas intercalé au deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à la Favorite, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du répertoire du Théâtre de la Nation.
Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint à Paris, en 1843, et y composa Don Pasquale et Don Sébastien. L'immense succès de Don Pasquale fut compensé par celui presque négatif de Don Sébastien, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples Catarina Cornaro et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de maître de chapelle de la cour: il y composa un Miserere qui fut très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845, apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand; l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait plus revoir.
Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et, après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs amis!
Nous n'entrerons pas dans l'examen des œuvres de Donizetti: il abusa souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle.
Voici la liste complète de ses œuvres par ordre chronologique:
| 1— | 1818. | Venise. | Enrico di Burgogna. |
| 2— | 1819. | — | Il Falegname di Livonia. |
| 3— | 1820. | Mantoue. | Le Nozze in Villa. |
| 4— | 1822. | Rome. | Zoraïde di Granata. |
| 5— | — | Naples. | La Zingara. |
| 6— | — | — | La Lettera anonyma. |
| 7— | — | Milan. | Chiara e Serafina o i Pirati. |
| 8— | 1823. | Naples. | Il Fortunato Inganno. |
| 9— | — | — | Aristea. |
| 10— | — | Venise. | Una Follia. |
| 11— | — | Naples. | Alfredo il grande. |
| 12— | 1824. | Rome. | L'Azo nel Imbarazzo. |
| 13— | — | Naples. | Emilia o l'Ermitagio di Liverpool. |
| 14— | 1826. | Palerme. | Alahor in Granata. |
| 15— | — | — | Il Castello degli Invalidi. |
| 16— | — | Naples. | Elvida. |
| 17— | 1827. | Rome. | Olivo e Pasquale. |
| 18— | — | Naples. | Il Borgomaestro di Sardam. |
| 19— | — | — | Le Convenienze Teatrali. |
| 20— | — | — | Otto mesi in due ore. |
| 21— | 1825. | — | L'Esule di Roma. |
| 22— | — | Gênes. | La Regina di Golconda. |
| 23— | — | Naples. | Gianni di Calais. |
| 24— | — | — | Giovedi Grano. |
| 25— | 1829. | — | Il Paria. |
| 26— | — | — | Il Castello di Kenilworth. |
| 27— | — | — | Il Diluvio universale. |
| 28— | — | — | I Pazzi per progretto. |
| 29— | — | — | Francesca di Foix. |
| 30— | — | — | Smelda de Lambertuzzi. |
| 31— | — | — | La Romanziera. |
| 32— | 1831. | Milan. | Anna Bolena. |
| 33— | — | Naples. | Fausta. |
| 34— | 1832. | Milan. | Ugo, conte di Parigi. |
| 35— | — | — | L'Elissire d'Amore. |
| 36— | — | Naples. | Sancia di Castiglia. |
| 37— | 1833. | Rome. | Il Furioso o l'Isola di Domingo. |
| 38— | — | Florence. | Parisina. |
| 39— | — | Rome. | Torquato Tasso. |
| 40— | 1834. | Milan. | Lucrezia Borgia. |
| 41— | — | Florence. | Rosmonda d'Inghilterra. |
| 42— | — | Naples. | Maria Stuarda. |
| 43— | 1835. | Milan. | Gemma di Vergi. |
| 44— | — | Paris. | Marino Faliero. |
| 45— | — | Naples. | Lucia di Lammermoor. |
| 46— | 1836. | Venise. | Belizario. |
| 47— | — | Naples. | Il Campanello di Notte. |
| 48— | — | — | Betly. |
| 49— | — | — | L'Anedio di Calais. |
| 50— | 1837. | Venise. | Pia de Tolomeï. |
| 51— | — | Naples. | Roberto Devereux. |
| 52— | 1838. | Venise. | Maria di Radeus. |
| 53— | 1839. | Milan. | Gianni di Parigi. |
| 54— | 1840. | Paris. | La Fille du Régiment. |
| 55— | — | — | Les Martyrs. |
| 56— | — | — | La Favorite. |
| 57— | 1841. | Rome. | Adelia o la Figlia del Arciere. |
| 58— | 1842. | — | Maria Padilla. |
| 59— | — | Vienne. | Linda di Chamouni. |
| 60— | 1843. | Paris. | D. Pasquale. |
| 61— | — | Vienne. | Maria di Rohan. |
| 62— | — | Paris. | D. Sebastien. |
| 63— | 1844. | Naples. | Catarina Cornaro. |
| 64— | — | — | Le duc d'Albe (inédit). |
On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu. Il est hors de doute que ce petit ouvrage et le Duc d'Albe seront représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces théâtres seront en voie de résurrection.
Outre ces œuvres dramatiques, Donizetti a composé des messes, des vêpres, un miserere et d'autres morceaux d'église, quelques pièces de chant publiées à Paris sous le titre de Soirées du Pausilippe, une cantate de la Mort d'Ugolin, et douze quatuors pour instruments à cordes.—En parlant de la Favorite, nous avons cité un exemple de la facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux, vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra nouveau!