A peine la tranquillité publique fut-elle rétablie que Monsigny obtint qu'on lui rendît la pension de 2,000 fr. que la Révolution lui avait enlevée. Puis Sarrette le fit nommer un des cinq inspecteurs des études musicales du Conservatoire, aux appointements de 6,000 fr. Ici encore, Monsigny donna une de ces preuves de modestie et de désintéressement bien rares dans l'existence des artistes célèbres. Des réunions avaient souvent lieu entre les inspecteurs pour y agiter des questions d'enseignement et de théorie, car il s'agissait alors de fonder un corps de doctrine, par la publication de diverses méthodes sur toutes les parties de l'art musical. Après quelques séances, Monsigny alla trouver Sarrette: «Mon ami, lui dit-il, pourquoi m'avez-vous mis là? il faut être savant, et je ne le suis pas assez pour remplir un pareil emploi. Il y en a de bien plus dignes et de bien plus capables dont j'occupe la place; c'est un tort réel que je fais à la science et à votre établissement.» Et malgré tous les efforts de l'excellent Sarrette, qui voulait lui prouver que l'illustration seule de son nom était une gloire utile pour le Conservatoire, il maintint sa démission.
On a souvent dit que l'empereur Napoléon n'aimait pas la musique; je crois que l'on s'est trompé. Napoléon, quoique élevé en France, avait le goût italien; il aimait la musique mélodique avant tout; les faveurs dont il combla Paisiello et Paër en sont la preuve. La mode, au commencement de l'Empire, était à la musique sérieuse. Méhul ne plaisait guère à Napoléon, et Cherubini encore moins; c'était, suivant son dire, un faux Italien, puisqu'il ne faisait qu'une sorte de musique allemande. Cette antipathie du chef de l'Etat pour ce genre de musique fut peut-être une des causes qui déterminèrent Elleviou et Martin à tenter un retour vers une musique plus simple et plus mélodique. Elleviou reprit le Déserteur et Martin l'Epreuve villageoise. L'effet de ces deux ouvrages fut immense; la génération nouvelle, qui les ignorait, luttait d'enthousiasme avec la génération qui les regrettait. Napoléon, lorsqu'il entendit pour la première fois la musique du Déserteur, en parut enchanté; il avait près de lui, dans sa loge, le comte Daru. Celui-ci, qui connaissait et estimait fort Monsigny, saisit cette occasion pour parler de lui à l'Empereur.—L'auteur de cette musique sera bien heureux d'apprendre le plaisir qu'elle a causé à Votre Majesté.—Comment! Monsigny existe donc encore?—Certainement, Sire.—Et quelle est sa position?—Il a été entièrement ruiné par la Révolution, mais déjà Votre Majesté lui a rendu la pension de 2,000 fr. qu'il tenait de la justice du roi Louis XV.—Mais il était jeune alors; ce n'est pas assez de 2,000 fr. Vous irez lui dire que l'Empereur porte sa pension à 6,000 fr. Le lendemain matin le comte Daru portait cette bonne nouvelle à Monsigny et lui annonçait de plus, qu'il toucherait les neuf mois d'arrérages de l'année, car l'on était au mois d'octobre. Monsigny se plaisait à raconter à tous ses amis cette marque de munificence de l'Empereur, et n'en parlait jamais que les larmes aux yeux.
Ce n'est qu'en 1813, à la mort de Grétry, que Monsigny fut appelé à lui succéder à l'Institut. Il était alors âgé de 84 ans. A la Restauration, il perdit sa pension de 6,000 fr. Le duc d'Orléans lui en fit obtenir une de 3,000 fr. C'est alors seulement qu'il obtint la décoration de la Légion-d'Honneur.
Monsigny avait reçu une éducation très-religieuse: sans partager entièrement l'incrédulité à la mode, à son arrivée à Paris, qu'il ne quitta plus depuis 1749, il avait cependant été un peu détourné de ses instincts, par le mouvement encyclopédique et par l'esprit général de l'époque: la Révolution lui fit entrevoir toute l'erreur à laquelle il aurait pu se laisser entraîner, et les dernières années de sa vie se passèrent dans l'exercice de la plus tolérante et de la plus calme piété. Il s'éteignit doucement en 1816, âgé de 87 ans. Ses obsèques eurent lieu à l'église Saint-Laurent. A quelques pas de là existait encore le bâtiment où, plus de cinquante ans auparavant, il avait fait ses premiers essais et préludé à ses chefs-d'œuvre,—ce modeste théâtre de la foire Saint-Laurent[2]. Sa veuve obtint la survivance de sa pension de 3,000 fr. jusqu'à l'époque de sa mort, en 1829. Le fils de Monsigny avait été admis à l'école de Saint-Cyr, mais la faiblesse de sa constitution l'obligea de renoncer à l'état militaire. Sa mère s'était retirée à Saint-Cloud, et mademoiselle de Monsigny habite encore cette résidence.
[2] En 1847, j'ai encore vu les vestiges de ce bâtiment, qui doit avoir été abattu lorsque l'on a percé le boulevard de Strasbourg. Il servait alors de magasin de fourrage. C'était un carré long, où l'on voyait encore la trace d'une seule rangée de loges. L'espace était assez grand, mais la disposition de la scène ne saurait être comparée même à celle de nos théâtres du troisième ordre.—La salle ou du moins les quatre murs de la salle de la Comédie-Italienne, existent encore, rue Mauconseil; c'est un entrepôt de cuirs; mais il reste peu de traces de la disposition intérieure. Cette salle servit aux représentations jusqu'à l'érection de la salle Favart, occupée aujourd'hui par le théâtre de l'Opéra-Comique.
Le fils de Monsigny s'était marié un an avant la mort de sa mère; à cette époque il obtint une place de percepteur à la Chapelle-Gauthier, dans le département de Seine-et-Marne; il occupa ce modeste emploi pendant vingt-cinq ans, employant ses loisirs à l'éducation de sa fille et de ses deux jeunes fils et aussi à la culture des arts, car il était amateur numismate assez distingué. La mort l'a ravi à sa femme et à ses trois enfants, le 27 juillet 1853. Les membres de la section de musique de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut se sont empressés de recommander à la bienfaisante justice du chef de l'Etat la veuve et les orphelins du fils de Monsigny, et une pension de douze cents francs a été immédiatement accordée aux derniers descendants de cet homme célèbre. Mais il reste quelque chose à ajouter à la munificence du souverain.
Dans ces derniers temps, deux des meilleurs ouvrages de Monsigny, le Déserteur et Félix, ont été repris avec succès. Le Déserteur fait même partie du répertoire courant au théâtre de l'Opéra-Comique; ne pourrait-on pas y joindre le Roi et le Fermier ou Rose et Colas? J'ose croire que Rose et Colas ne le céderait en rien à la paysannerie un peu maniérée de l'Epreuve villageoise, et que cet agreste tableau, bien autrement vrai et naïf, nous donnerait assez d'estime pour le goût de nos pères.
Le silence gardé si longtemps par un compositeur qui survit trente-neuf ans à sa dernière œuvre n'est pas la seule singularité qu'il faille signaler dans la vie de Monsigny. Il y a eu chez lui une puissance de création dont il n'a été donné à aucun de ses contemporains, et à plus forte raison à aucun de ses successeurs, de fournir l'exemple. Tous avaient des modèles; lui seul a dû tout tirer, non-seulement les idées, mais même la forme, de son propre fonds. J'ai déjà dit que Grétry, qui lui était bien supérieur comme fécondité et comme exécution, procédait de l'école Italienne, et qu'il s'appuya d'abord sur des études musicales, incomplètes à la vérité, mais suffisantes cependant pour donner une certaine facilité d'agencement qui explique la multiplicité de ses productions. Rien de pareil chez Monsigny; il ne sait rien, ne connaît rien; avant lui, c'est le néant.
Il arrive à Paris adorant ou, pour mieux dire, rêvant la musique qui lui est encore inconnue, et, pour réaliser son rêve, il court à l'Opéra, où il ne rencontre que la plus triste déception. Il partage alors cette opinion, propagée par Rousseau et assez généralement admise, que les Français ne pourront jamais avoir une véritable musique à eux. Cependant, l'audition de quelques opéras bouffes italiens lui fait entrevoir des horizons nouveaux; mais ce qu'il crée n'a aucun rapport avec ce qui l'a inspiré. Il s'élève peu à peu de ces petits airs à la conception de morceaux plus vastes: sa modulation est quelquefois pénible, pourtant, il y a dans ses productions une grande variété de forme et un excellent instinct de facture; le style est presque toujours défectueux, mais l'auteur accuse de bonnes intentions, et il ne lui manquait pour le rendre meilleur que des études premières et des connaissances plus approfondies. Il se rend toujours justice; il connaît ses défauts, et ne traite jamais rien au-dessus de ses forces. Une seule fois, il aborde le Grand-Opéra; même alors, c'est dans un sujet de genre et tel qu'il pouvait le traiter sans sortir absolument de son habitude et sans franchir les limites de son savoir en matière d'exécution.
Gluck paraît: le plus enthousiaste de ses admirateurs est Monsigny: voilà la musique qu'il avait rêvée, voilà, jointe à cette harmonie forte, à cette orchestration qu'il se sent incapable d'imiter, et dont rien ne lui donnait l'idée, l'expression dramatique portée à un degré inconnu jusque là. Toutefois, de cette école en dérive une autre qui transporte à l'Opéra-Comique cette puissance et cette sonorité qu'il ne juge possibles que pour le genre noble. Aussi, après la première représentation d'Euphrosine et Coradin, ce début solennel de Méhul, succédant sans transition à la maigre instrumentation des ouvrages qui l'ont précédé, il court sur le théâtre, embrasse le jeune triomphateur, mais il lui dit en même temps: «Vous vous trompez, mon ami; votre place n'est pas ici, c'est à l'Opéra que conviennent la pompe, la grandeur, la puissance, l'énergie, toutes ces qualités que vous possédez au suprême degré; ce qu'il faut à l'Opéra-Comique, c'est la grâce, l'enjouement, la coquetterie, la légèreté, la mélodie coulante et facile, et tout cela vous manque.» Et cette opinion ou ce conseil, il les maintint par la suite, alors que Méhul, essayant de paraître gai, était parvenu à faire croire à certains auditeurs qu'il l'était réellement. Monsigny, lui, avec ce sentiment vrai du théâtre qu'il conserva toujours, ne se laissait pas prendre à ce faux semblant, et malgré toute son amitié et son admiration pour l'auteur de l'Irato et d'une Folie, il ne l'appelait jamais que Don Serioso. Cette opinion, qui n'ôte rien à l'admiration que mérite le talent sévère et élevé de Méhul, était aussi celle de Boïeldieu, et ce doit être celle de tous les musiciens qui se font une idée juste de la musique de théâtre, et qui croient qu'elle ne doit pas être jugée, appréciée seulement sur sa valeur intrinsèque, mais surtout comme l'expression poétique d'une action qu'elle est appelée à vivifier par son mouvement, et à réchauffer de ses rayons.