Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire.

Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans. C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui confier son poëme d'Hippolyte et Aricie; c'est chez M. de la Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui semblait encore les payer bien peu.

Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en un acte, de Rameau, intitulé: la Guirlande; la première représentation à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où l'œuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste. Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé.

Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa partition de la Guirlande, et avait en vain cherché à simplifier les passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie. Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch, lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre:

«Monsieur,

»On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer sa démission avec la mienne.

»Signé: Guignon,

»Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière.»

Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu, déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau, comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir la porte.

Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante.

—Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée.

—Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable qu'était enjoué celui de son interlocuteur.

—Je demande M. Rameau.