Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis, lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs inférieurs.

Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de l'ordre de Saint-Michel:

—Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari? C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de connaître, et pour qui je réclame sa protection.

Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame Vanloo.

Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société. C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une amitié véritable.

Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école, défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en publiant son Devin du village, dont le succès avait eu tant de retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec admiration le nom de Voltaire.

—J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand philosophe.

—Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer cette satisfaction.

—Vous connaissez M. de Voltaire?

—Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin.