—Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir!
—Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph.
—Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux heures dans toute la journée pour nous divertir un peu.
—Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera de faire de la musique.
Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion… Ce sera un capon, se disait-on à l'oreille… Du tout, reprit Max, c'est un chaud, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph; mais elle le prit par la main.
—Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez le repas de ces Messieurs.
Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un œil d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus substantiel que le leur.
Joseph se trouva bientôt tête-à-tête avec Reutter. Le local était un peu plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son cœur et à la louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y installa sur-le-champ.
Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose: c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais trouver le bonheur; il ne peut être autre part.