—Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano vaut mieux que cela.
—Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.
L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui, probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet, de cette manière que commença la narration.
—Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde. Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens, Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au 10 août.
Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son passage. Je voulus jeter un dernier coup d'œil sur ces appartements, où j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin; mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin, abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!
On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme, et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, prévenait en sa faveur.
—Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas souvent marché en entonnant la Marseillaise? L'effet en serait encore plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.
Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant, produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient, d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:
—Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.
On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la Marseillaise, que tous les spectateurs reprennent en chœur. Après le chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la Marseillaise il fallut jouer la Carmagnole, puis Ça ira, puis, Madam' Véto, etc., etc. Tout cela me saignait le cœur, Monsieur. La Carmagnole sur le clavecin de la reine!… Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je me mis à jouer ce beau cœur d'Iphigénie de Gluck: Que de grâces, que que de majesté! que la galanterie du public, quelques années auparavant, adressait toujours à la reine.